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Les Berbères en France seront de plus en plus exigeants sur la reconnaissance de leur langue
Entretien avec le Professeur Salem Chaker
jeudi 17 février 2005
par Masin
Suite aux récents développements de la question de l’enseignement de la langue berbère en France, nous avons sollicité le professeur Salem Chaker, éminent berbérisant exerçant au Centre de Recherche berbère à l’INALCO, pour recueillir son analyse de la situation.
Il nous a chaleureusement accueilli et a répondu à nos questions avec bienveillance et sans détours.



Tamazgha.fr : Comment êtes-vous arrivé à l’INALCO et quel est votre apport aux études berbères à l’INALCO - et à la section berbère - depuis votre arrivée dans la maison ?

Salem Chaker : Azul fell-awen, akken i d-tennam : id’ul umecwar’ ! γezzif webrid, wissen m’ad yessufeγ ! At’as i d-nelh’a, aql-aγ di tlemmast n wasif.

Pour parler un peu de mon itinéraire personnel, de mon arrivée au Langues’O et du rôle des « Langues’O », de l’INALCO, je vous dirai d’abord que j’ai une vieille relation avec l’INALCO, qui est le centre historique de l’enseignement du berbère. J’y ai assisté à pas mal de cours à la fin des années 60/début 70. J’y ai enseigné une première période, entre 1977 et 1979, comme professeur associé, lorsque Lionel Galand est parti à L’EPHE. Mais mon intégration définitive à l’INALCO date de 1989. J’étais, à l’époque, chercheur au CNRS à Aix-En-Provence, dans le laboratoire de Gabriel Camps qui était un maître et un ami dès le début des années 70. Le poste de professeur de berbère, le seul à l’époque, s’est libéré ; c’était évidemment une possibilité de promotion dans mon plan de carrière, et pour moi quasiment la seule voie d’accès rapide au rang magistral. Je suis donc arrivé en février 1989 à l’INALCO, de manière définitive. Mon exercice à l’INALCO a été un parcours agréable, intéressant et riche. Et ma carrière s’en est ressentie positivement. Je peux même dire que je dois beaucoup à l’INALCO sur le plan de ma carrière ; sans excès de prétention, je dois dire que je m’y suis beaucoup engagé, mais qu’en retour, l’INALCO a reconnu mon action personnelle et l’action de la section et du centre de recherche que je dirige. J’ai fait une très belle carrière puisque je suis l’un des trois professeurs de classe exceptionnelle de l’INALCO, ce qui est le niveau maximal auquel peut prétendre un professeur d’université, et j’y ai accédé à un âge relativement jeune. Si je me suis beaucoup investi à l’INALCO, comme d’ailleurs partout où je suis passé, l’INALCO me l’a rendu fortement.

Concernant l’apport, au niveau pédagogique, vous en êtes vous-même les témoins, puisque vous avez suivi pendant un certain nombre d’années nos cours. On voit bien d’abord que - est-ce mon apport personnel, est-ce l’apport plus global d’une conjoncture, d’une équipe... ?-, mais, je constate que quand je suis arrivée en 1989, il devait y avoir 5 à 10 inscrits maximum en berbère à l’INALCO ; il a dû y avoir, au cours des dix dernières années précédant mon arrivée, une ou deux thèses de doctorat soutenues. Au jour où je vous parle, nous avons en première année une centaine d’inscrits et au total à peu près 130 à 140 inscrits tous cycles confondus ; et nous avons fait soutenir depuis mon arrivée autour de 30 diplômes de niveau doctorat (en intégrant l’ensemble de ces diplômes français et algériens - puisque nous avons beaucoup collaboré avec Bougie en particulier, mais aussi avec le Maroc).
Sur le plan des contenus pédagogiques, notre action a surtout visé à consolider nos enseignements ; consolidation selon deux axes, d’une part, donner une représentation suffisante de la diversité du berbère en appuyant l’enseignement sur trois grandes variétés ; le touareg était assuré puisque nous avions un poste de titulaire, le renforcement a surtout porté sur le kabyle et le tachelhit. D’autre part, renforcement disciplinaire puisque j’ai œuvré pour développer les enseignements de sciences sociales, ce que nous appelons à l’INALCO la « civilisation ». Il est évident que ce n’est pas le rôle de l’INALCO de former des spécialistes de science sociale, des historiens, des ethnologues, des anthropologues - il y a des établissements pour ça, comme l’EHESS -, mais j’estime qu’on ne peut pas faire un bon berbérisant, un bon linguiste berbérisant s’il n’a pas une bonne connaissance de la société, de l’histoire et de l’environnement global de cette langue. J’ai toujours veillé depuis une dizaine d’années à ce qu’il y ait de plus en plus d’enseignements d’histoire, d’ethnologie, d’éthno-sociologie, aux différents niveaux du cursus. Je crois que nous proposons maintenant une formation qui est assez complète et, de très loin, la plus complète au monde qui existe en matière berbère. Nous avons l’habilitation du ministère depuis 1995 pour délivrer les diplômes nationaux de Licence et de Maîtrise de berbère. Nous avons dû délivrer autour de 25 Licences, et une petite dizaine de maîtrises. Il existe donc en France maintenant, grâce à l’action de toute une équipe sur une quinzaine d’années, un cadre de formation très complet en langue et littérature berbères, avec une ouverture sur les sciences sociales.
L’autre versant où je me suis beaucoup investi, c’est évidemment le Centre de Recherche Berbère. Equipe au sein de laquelle j’ai essayé d’initier un certain nombre de programmes, d’encourager mes collègues et mes étudiants avancés à participer à des activités de recherche, à renforcer nos publications ; comme vous le savez, je crois que les publications du Centre de Recherche Berbère dans beaucoup de domaines, en tout cas en matière linguistique et littéraire, font autorité. Mon équipe est régulièrement reconnue comme équipe d’accueil par le ministère, ce qui nous assure un financement régulier de la part de la Direction de la recherche du ministère ; cette reconnaissance qui est un gage de qualité. Nous avons essayé au cours des quinze dernières années, de manière systématique d’encourager, de coordonner, d’être un peu le point de ralliement d’un certain nombre de recherches et dans des domaines stratégiques ; tout ce qui concerne bien entendu l’aménagement linguistique, la réflexion didactique, la production d’outils. Je ne veux pas dire que nous ayons tout créé ni tout produit, loin de moi cette idée, mais je crois que nous avons contribué à créer un lieu qui, structurellement, s’est intéressé à ces questions de linguistique appliquée, d’implantation sociale de la recherche. Parce qu’antérieurement, les études berbères étaient purement érudites. Les études berbères pendant la période coloniale et jusqu’aux années 1980 n’avaient absolument aucune composante « applicationniste ». Au fond, on ne se souciait pas du tout des retombées sociales de la recherche. Les berbérisants ne se sont jamais préoccupés d’enseigner le berbère à des populations berbérophones ; ce n’était absolument pas d’actualité. Si je devais pointer un aspect fondamental, ce serait notre intervention collective dans ces secteurs, à travers les thèses que nous avons fait soutenir, à travers nos travaux, à travers les recommandations pour la notation usuelle, à travers des travaux qui ont fait référence, de vous, de certains de nos amis - je pense à la thèse, qui est une référence non dépassable de Ramdane Achab sur la néologie - etc. Tout ceci, au fond, nous a permis au cours des quinze dernières années d’initier, de coordonner des initiatives qui ont fait leur chemin.
Ma stratégie générale - je serai très clair sur ce sujet - a été de faire de l’INALCO et du Centre de Recherche Berbère la référence en matière de langue berbère, pas simplement en matière de description linguistique mais aussi en matière d’applications, de retombées sociales, de production d’outils, en langue, linguistique et littérature. Et, évidemment pour moi le terrain le plus élevé dans cette construction d’un pôle de référence, est l’Encyclopédie Berbère. En matière de référence, l’Encyclopédie s’inscrit tout à fait dans cette dynamique générale, et j’en profite à la fois pour rendre hommage à Gabriel Camps et insister sur le fait que sa décision de me confier sa succession, qui avait été prise depuis de longues années - bien avant son décès - a aussi été la reconnaissance de ce que le Centre de Recherche Berbère, une petite équipe universitaire avec peu de moyens, est une référence en matière de langue berbère.


Pouvez-vous nous parler de la convention signée entre le Ministère de l’Education nationale français et l’INALCO pour la coordination de l’épreuve de berbère au baccalauréat ?

Voilà un sujet important aussi, qui marque bien l’implication sociale de nos activités, de mon équipe et de notre section d’enseignement du berbère. Vous savez qu’il existait à l’origine une épreuve facultative orale de langue berbère comme pour bien d’autres langues : pratiquement toutes les anciennes langues de l’empire colonial français pouvaient être passées à l’oral. A partir de 1995, à l’initiative du ministère, il a été décidé que l’épreuve serait passée à l’écrit et il y a eu signature d’une convention, reconduite chaque année, entre l’INALCO et la DESCO (c’est à dire la Direction des Enseignements Scolaires qui s’occupe du secondaire en France), pour la préparation et l’encadrement de ces épreuves. Le berbère n’est, dans cette affaire, que l’une des 26 ou 27 langues concernées. Evidemment, très vite le berbère est devenu le « plus gros morceau », puisque à lui seul actuellement il doit représenter les trois quarts des candidats et des élèves qui présentent ces langues. Lorsque le ministère nous a demandé de préparer les sujets et d’assurer la correction des copies pour toute la France, nous avons accepté ce travail qui ne relève pas du tout de nos obligations statutaires - nous ne sommes pas des enseignants du secondaire, nous n’avons donc pas à intervenir dans le Bac - ; nous l’avons accepté avec enthousiasme parce que je considérais, nous considérions tous, que le passage à l’écrit, même si ça posait quelques problèmes pratiques, pédagogiques et pratiques, était un facteur de valorisation de cette langue, une reconnaissance en tant qu’épreuve écrite dans un diplôme national de la République ; ce n’était pas une mince avancée, à mon avis. Nous avons donc « joué le jeu » ; c’était une rupture, une petite révolution, dans la mesure où ces épreuves écrites sont calées sur les épreuves de langues vivantes : les épreuves de berbère ont exactement la même forme, les mêmes conditions, les mêmes types d’exigences que les épreuves d’italien, d’allemand, de russe, etc. Depuis 1995, nous fournissons les sujets, et nous assurons, en nous appuyant sur nos étudiants avancés (Maîtrise et au-delà) la correction des épreuves. Au départ, nous avons proposé uniquement des sujets en kabyle et en tachelhit et puis, les circonstances aidant, nous avons introduit, à partir de 1999 le rifain, tarifit ; et, comme vous le savez, le succès de cette épreuve ne s’est jamais démenti, ce qui veut dire aussi que, peut-être, nous n’avions pas si mal travaillé après tout. En tout cas nous avions rempli notre contrat. Nous avons commencé en 1995 avec 1350 candidats, on a fini l’an dernier avec 2250 candidats, qui se répartissent de manière équilibrée maintenant entre kabyle et dialectes marocains (tachelhit = 40 %, rifain = 25 %, kabyle = 35 %). C’est un dossier sur lequel nous nous sommes vraiment beaucoup impliqués, au niveau de l’élaboration des sujets et au niveau de la correction bien sûr, mais aussi au delà. Connaissant les conditions complexes et délicates de cette épreuve - les élèves n’ont aucune préparation dans leurs lycées -, nous avons pris toute une série d’initiatives allant bien au delà de nos obligations conventionnelles avec la DESCO. Vous êtes bien placés à Tamazgha pour savoir que, très tôt, bien avant que le site web de l’INALCO existe, vous nous avez aidé à publier de petits fascicules d’information diffusés dans les milieux scolaires en direction des élèves, avec des corrigés, avec les épreuves des années antérieures, des informations, etc. Par l’écrit et, plus tard, sur le site web, nous nous sommes lourdement investis pour fournir aux élèves des moyens d’information et de préparation de ces épreuves. Pourquoi nous sommes-nous investis à ce point ? - De même que nous avons considéré que le passage à l’écrit était une forme de valorisation, nous avons considéré que l’intérêt non démenti, les nombres tout à fait considérables d’élèves candidats à cette épreuve, étaient pour nous une donnée importante qui allait dans le sens du renforcement de la position du berbère et probablement, un jour, nous permettre d’obtenir une véritable institutionnalisation en France ; je me suis beaucoup appuyé sur ces données, sur cette pérennité de la demande et son augmentation progressive, pour tenter très régulièrement, depuis au moins 1997, de convaincre notre ministère de s’engager dans une expérience d’enseignement et de préparation de cette épreuve de berbère, avec la perspective à terme d’aboutir à une institutionnalisation. Lors du débat sur la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, le fait que le berbère ait été répertorié comme « langue de France » a été aussi pour nous un coup de pouce considérable, un véritable encouragement ; dans la mesure où le berbère est « langue de France », il doit être traité comme son traités le provençal ou le breton, et la logique implique que les dispositions qui existent pour le breton, pour le basque ou l’occitan, soient étendues au berbère, pour aboutir à terme à la création d’un CAPES de berbère, et donc de postes et d’enseignements stabilisés. De ce point de vue, je dirai que j’ai anticipé en quelque sorte la logique du débat de la Charte et de la reconnaissance du berbère comme langue de France et c’est sur cette position que je me suis toujours calé. Vous savez que je suis quelqu’un de simple et de cohérent. Si on me dit que le berbère est « langue de France », cela a pour moi des implications immédiates : cela signifie que c’est langue de citoyens français qui ont les mêmes droits que les autres citoyens français, et donc on ne voit pas pourquoi les petits Bretons pourraient recevoir un enseignement de langue vivante 2 ou 3 en breton et pas les enfants berbères. Même si je suis prêt à admettre que ces choses ne sont pas aussi mécaniques, aussi simples et qu’il faut des expérimentations, qu’il faut des temps d’exploration et de mise en place. Mais, si on dit une chose, il faut en tirer les conclusions. Si on dit que le berbère est « langue de France », si le berbère est une épreuve dans un examen national français, il n’y a pas de raison qu’il n’ait pas les mêmes chances que les autres langues de France. Un élève qui passe l’occitan, le basque ou une autre langue régionale au Bac peut bénéficier d’une préparation dans un cadre institutionnel ; il n’a pas besoin d’aller dans une association. Je demande simplement la même chose. C’est dans cette perspective là que nous nous sommes impliqués, que l’INALCO s’est impliqué, malgré la charge lourde que cela a représenté ; vous avez été témoins vous mêmes des problèmes que pose la gestion de ces milliers de copies, par académies, à ne pas mélanger, etc. Nous avions mis pas mal d’espérance sur cette lente montée du berbère au Bac et sur cet encouragement qu’a constitué l’évolution vers le statut, certes tout symbolique, de « langue de France ».


Quelles sont les diverses démarches que vous avez entreprises pour l’intégration de l’enseignement du berbère dans L’Education Nationale en France ?

Sur ce sujet, je pourrais écrire tout un volume. Pratiquement, j’ai commencé dès mon retour définitif en France en 1981. En 1983, j’ai ouvert l’épreuve orale de berbère dans l’Académie d’Aix-Marseille ; immédiatement, j’ai demandé au rectorat qu’il y ait une possibilité de préparation. Mais, sans remonter à la « préhistoire », je peux vous confirmer qu’à partir de 1995, j’ai très régulièrement sollicité le ministère, notamment le cabinet du ministre, sur ce sujet. Il faut savoir qu’il y a toujours quelqu’un, dans le Cabinet, qui est chargé du problème des langues. J’ai régulièrement saisi le ministère - certains de ces documents ont été mis en ligne sur le site de l’INALCO -, en 1995, en 1997, en 1998, en 1999... ; pratiquement après chaque session du Bac, j’ai fait des propositions très précises à notre ministère, propositions qui consistaient, sur le modèle de ce qui avait été fait à partir de 1995 pour la turc, à lancer une expérience d’enseignement dans le secondaire, pilotée évidemment par l’INALCO. Pour le turc, c’est mon collègue Gökalp, du CNRS/Université de Strasbourg, qui en a eu la charge. On a créé un certain nombre de postes, contractuels bien sûr, avec une inspection assurée par les spécialistes du turc ; et on a implanté un certain nombre de possibilités d’enseignement dans le secondaire dans la perspective ensuite d’une stabilisation. Je ne sais pas très bien où en est cette expérience à présent, mais c’est un peu dans cet esprit que je me suis placé. Je suis suffisamment au fait des réalités administratives, réglementaires et des contraintes budgétaires et de la complexité des cheminements à travers les instances pour savoir que tout ne se fait pas comme ça, d’un coup de baguette magique ! Vous avez eu connaissance de certains de ces dossiers récents (celui de février 2002, au moment où Jack Lang avait fait ses annonces), mais j’avais fait des propositions bien antérieures : 1997, 1998, 1999. Dans ces documents, je ne fais que répéter la même chose depuis des années. Raisonnablement, en France, on ne peut pas viser autre chose : la mise en place d’une expérimentation qui doit porter sur les grandes métropoles berbérophones de France : la région parisienne, Aix-Marseille, Lyon, Saint Etienne, Lille, Il y a cinq, peut-être six, si on rajoute Amiens, pôles urbains dans lesquels on pourrait initier des expériences de ce type. Nous avons - et vous êtes les preuves vivantes - formé au cours des quinze dernières années suffisamment de licenciés, de titulaires de maîtrises, de titulaires de DEA ou de Doctorat en berbère, donc des personnes qui ont des titres français et qui pour beaucoup d’ailleurs enseignent une autre matière dans le secondaire, pour qu’une expérimentation de qualité puisse être lancée en plusieurs points du territoire. Je me suis toujours placé dans ce cadre : utiliser les potentialités existantes pour initier une dynamique progressive et prudente.
Les choses ne sont pas faites. En général, ces démarches ont reçu une écoute intéressée, je dirais même qu’elles ont suscité une certaine sympathie. Car en France, on aime bien les Berbères, les Berbères font partie du folklore mythique de la France. L’image du bon berbère, du berbère résistant, du berbère démocrate, du berbère tolérant... Bon, on est écoutés avec une certaine sympathie, mais, de manière structurelle - cela m’a été dit par plusieurs conseillers de ministres -, on en arrive au final à : - « Que va en penser Alger ? Que va en penser Rabat ? ». Je dirai que la dimension internationale, la dimension diplomatique est évidente et pesante. La France a toujours porté une certaine sympathie aux Berbères, mais elle a des intérêts géostratégiques et des relations diplomatiques beaucoup plus décisives ; et donc, les choses ne se sont pas faites, malgré les évidences, malgré le débat sur la Charte, comme on l’aurait souhaité et comme elles auraient dû être faites.


Qu’en pensez-vous de la nomination de Hocine Sadi par le Ministère de l’éducation nationale au poste de coordinateur des enseignements et épreuves de berbère auprès de la DESCO ?

C’est un avatar intéressant et révélateur ; il confirme bien ce que je viens de vous dire. Ne parlons pas la langue de bois, les autorités françaises ont des intérêts internationaux qui dépassent largement les considérations internes. En l’occurrence, la décision du ministère confirme que la question du berbère, de l’enseignement du berbère en France, a une dimension internationale et diplomatique essentielle. Ce n’est pas une question gérée sur la base de considérations pédagogiques, culturelles, socio-culturelles internes à la France, elle est d’abord gérée sur la base de considérations internationales et des intérêts internationaux de la France. La décision de nommer Monsieur Sadi à la coordination des épreuves et des enseignements du berbère ne peut pas recevoir d’autre explication que celle là, dans la mesure où, comme vous le savez, cette personne n’a aucun titre universitaire berbérisant ni aucun exercice professionnel en la matière. Le problème n’est évidemment pas au niveau des personnes, c’est le dernier de mes soucis ! Revenons donc aux faits.

Le gouvernement avait annoncé le 11 janvier 2004, le lancement d’une expérience d’enseignement du berbère au lycée Lavoisier. Le lendemain même, le ministère et l’Académie de Paris m’ont demandé de prendre les contacts nécessaires avec le proviseur de Lavoisier pour monter cette expérience ; ce que j’ai fait. Des propositions précises ont été formulées dès le mois de janvier 2004 par moi-même et confirmées par le Président de l’INALCO ; j’ai à ce sujet toute une série d’échanges écrits avec le cabinet du ministre, avec l’Académie de Paris, avec Jean-François Copé porte-parole du gouvernement : ce que je dis est donc parfaitement documenté. De façon tout à fait officielle, le ministère, le gouvernement s’est tourné vers l’INALCO en janvier 2004 pour mettre en place cette expérience. Le Président de l’INALCO, dès le 22 janvier 2004, a proposé à notre ministre de me nommer inspecteur pour la langue berbère, ce qui est une pratique courante. Pour plusieurs langues rares, ce sont les professeurs de l’INALCO qui assurent la fonction d’inspecteur. C’est notamment le cas du chinois : mon collègue Bellassen est inspecteur pour le chinois. C’est tout à fait normal : le ministère ne peut pas créer un poste d’inspecteur lorsqu’il y a trois ou cinq postes ou trois ou cinq enseignants pour toute la France. On demande alors à l’universitaire spécialisé d’assurer la fonction d’inspecteur.
Or, et je l’ai appris par un courrier de la Présidence de la République française du 9 novembre 2004, dès le mois de juin, on avait nommé Monsieur Sadi à la coordination de ces épreuves. Tant mieux pour lui, mais c’est certainement un mauvais coup pour le berbère en France. Parce que cela manifeste immédiatement deux choses ;
- D’abord le grand mépris du ministère et des autorités françaises vis à vis des normes académiques. Il existait une convention avec l’INALCO, relative aux épreuves de berbère. L’INALCO est sollicité pour mettre en place cette expérience, des propositions précises ont été faites et on nous sort du chapeau, comme le magicien, le lapin que personne n’attendait. Le lapin pour ne pas évoquer un autre animal. Il s’agit donc bien d’un mépris absolu des règles de fonctionnement académique : on est allé chercher quelqu’un en dehors du champ universitaire concerné pour assurer ces fonctions alors que des discussions, des propositions et un travail avaient été engagés sur le sujet avec nous, et que, jusque là et depuis 10 ans, nous assurions les épreuves. Il y a là un véritable tour de passe-passe.
- D’autre part, le grand mépris dans lequel on tient les Berbères de France, citoyens français, locuteurs d’une « langue de France ». Pour les dirigeants français, un « locuteur berbère reconnu », pour reprendre la formule du Conseiller pour l’Education et la Culture du Président Chirac, suffit pour remplir les fonctions d’enseignant et d’inspecteur de fait pour la langue berbère...

Mais au-delà des faits bruts, que s’est-il passé ? Là, il est évident qu’on est obligé de faire des hypothèses et de considérer un certain nombre de données objectives. Je constate d’abord qu’entre janvier et juin 2004, il y a eu la visite du Président Chirac en Algérie à l’occasion de l’élection du président Bouteflika. Comme il est de notoriété publique que, au-delà de ses qualités de mathématicien, Monsieur H. Sadi est d’abord le représentant d’un parti politique algérien proche des sphères dirigeantes algériennes, et en particulier de certains généraux, on peut se demander si cette nomination n’est pas le résultat d’une intervention amicale entre les instances politiques de deux pays, qui renforcent leur coopération dans tous les domaines. Il est connu que le RCD, le parti politique auquel appartient Monsieur Sadi - créé et dirigé par son frère aîné -, est depuis sa création, disons-le de manière mesurée, sur des positions de collaboration structurelle avec le pouvoir politique en Algérie. Il est quand même bon de rappeler que le RCD fait partie des partis politiques qui se sont mis à la disposition des différents régimes non démocratiques qui se sont succédés en Algérie depuis 1989, qui a appelé à l’interruption du processus électoral, comme on dit pudiquement, c’est-à-dire au coup d’état de 1991, qui a participé au gouvernement sous la première présidence de Bouteflika... On a donc affaire à un parti politique clairement positionné dans l’échiquier politique algérien, un parti de « Kabyles qui se sont mis au service du pouvoir », et qui ne s’en est d’ailleurs jamais caché. Et comme vous le savez, la brouille récente avec M. Bouteflika n’est due qu’au fait que le RCD a, malencontreusement pour lui, choisi le « mauvais cheval » (M. Benflis) lors de la dernière élection présidentielle algérienne. Sachant les liens extrêmement étroits qui existent entre la France et l’Algérie au plus haut niveau politique, on peut émettre l’hypothèse d’une intervention directe d’Alger sur ce dossier. Du reste, on ne comprendrait pas par quelle autre voie M. Sadi aurait pu être successivement le « Monsieur berbère » de Jack Lang en 2002, puis de François Fillon en 2004, alors qu’il était et demeure, formellement et/ou de fait, le représentant d’un parti politique algérien. Gauche et Droite alternent en France, mais Alger veille.

Vous allez me dire, qu’au-delà des hypothèses, quel en serait l’intérêt pour Alger ? J’y vois un intérêt fondamental, et là il faut revenir aux données générales. Pour Alger, il est évident que la question berbère était et reste une question stratégique. Son contrôle est un objectif fondamental, permanent. Et d’une certaine manière, les évènements de 2001-2002 en Kabylie ne peuvent qu’avoir renforcé cette conviction parmi les décideurs politiques algériens. On sait très bien que la seule région susceptible de contester l’hégémonie du pouvoir politique en Algérie était et reste la Kabylie. Quoique l’on en pense, quels que soient les échecs,... Donc, la question berbère pour l’Algérie reste cruciale et elle est certainement suivie en permanence avec la plus grande attention. Il est évident que la consolidation du statut du berbère en France, réelle ou potentielle, est une épine ou, en tout cas, un dossier délicat pour l’Algérie. Vous savez bien que c’est à partir du moment où la France a parlé du berbère « langue de France » que l’Algérie officielle a commencé à considérer que le berbère pourrait être une « langue nationale »... En d’autres termes, je crois qu’Alger veille en permanence - et je dis bien Alger, pas Alger et Rabat - à ce que le champ berbère, en Algérie bien sûr, mais aussi en émigration ne lui échappe pas. Et pour cela, Alger a développé depuis très longtemps des stratégies complexes : stratégies d’infiltration systématique du réseau associatif berbère en France - ce qui est une évidence connue de tout le monde -, mais aussi des stratégies d’influence et de placements de relais d’influence au sein même des instances françaises, des institutions françaises, voire de certains réseaux occultes. Je crois que c’est dans ce cadre là qu’on peut comprendre ce qui vient de se passer. Au fond, confier le berbère à l’INALCO, c’est donner au berbère un statut de langue comme les autres en France, qui, progressivement, peut évoluer, en tant que « langue de France », vers un CAPES, vers un enseignement régulier et pérenne, vers un enseignement institutionnalisé. Confier la coordination à des gens qui n’ont aucun titre pour cela, c’est évidemment le placer à la marge. Et j’attire votre attention sur le fait que, dans le courrier que j’ai reçu de la Présidence de la République, on évoque expressément l’intervention des associations... Ce qui avait déjà été en 2002 la position de Jack Lang et de Monsieur Sadi, son Conseiller technique. En d’autres termes, sous Jack Lang comme sous l’actuel ministère, on n’envisage pas une normalisation de l’enseignement du berbère. On envisage éventuellement des actions en faveur du berbère à lamarge,lepluspossibleendehorsdel’institution,sipossible en faisant sous-traiter le dossier par les associations, voire - pourquoi pas ? - par le Centre culturel algérien. Mon hypothèse est donc qu’il y a convergence de vues et d’intérêts entre Alger et Paris pour que toute expérience d’enseignement du berbère en France soit maintenue dans les marges de l’insignifiance.

Mais, pour moi, l’aspect le plus pervers, réside dans le fait que les décideurs politiques français ne considèrent pas les Berbères, même citoyens français, comme ayant les mêmes droits que les autres, que les Bretons ou les Occitans... L’avancée qui a eu lieu en 1998 autour de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires est une avancée symbolique importante mais elle a été portée à bout de bras par certaines personnes, par certains acteurs, elle n’est pas réellement intégrée. Au fond, pour paraphraser une de mes collègues, je dirai que la classe politique française, dans son rapport aux Berbères de France, aux nombreux citoyens français berbérophones, n’a pas encore rompu avec le code de l’indigénat. Pour la majorité des décideurs, ces langues d’immigrés, donc le berbère, ne font pas partie du paysage français. Ils sont peut-être citoyens français, mais la seule perspective réelle pour eux, c’est leur intégration par assimilation. Je suis persuadé que la gestion de ce dossier par le ministère signifie ou traduit le fait que pour de nombreux décideurs français, le berbère n’est pas une affaire française. Vous avez beau faire, vous êtes un bon million de citoyens français probablement un million et demi de berbérophones, vous restez les indigènes d’un autre pays. Votre culture est bien gentille mais elle ne concerne pas la France. Je crois que c’est ça le message sous-jacent.
Il est donc probable qu’il y a une double détermination : une volonté d’Alger d’éviter la consolidation d’un statut berbère en France et d’autre part une certaine réticence de nombreux milieux politiques français à prendre au sérieux l’idée que le berbère soit une « langue de France ». Le berbère et d’autres langues, bien entendu.

Justement, par rapport à cela, comment expliquer que la France, par le biais de l’Education nationale, encourage et propose régulièrement des cours d’arabe à tous les enfants issus de l’immigration nord-africaine ?

Les sociétés sont toujours pleines de contradictions ! Même si ce n’est pas très sérieux maintenant, il y a des gens qui s’imaginent que ces immigrés vont repartir, il faut les rediriger vers leurs pays d’origine. Vous savez bien que les ELCO [1] on été mis en place vers la fin des années 1970/début des années 80, à une époque où l’on croyait encore au mythe du retour. Vous savez, dans les Etats comme la France, il y a un temps de latence, une fois les choses mises en place elles se maintiennent par pure inertie. Prenons le cas des ELCO : tout le monde sait que c’est une plaisanterie, et plus personne n’en veut au sein de l’Education nationale. Tous les syndicats, tous les milieux de l’Education nationale sont hostiles aux ELCO. Seulement, il est difficile de les supprimer brutalement car ils relèvent d’une convention internationale. Tout le monde sait que les ELCO sont un facteur d’islamisation, un vecteur de la propagande islamique, un facteur défavorable à l’intégration, etc. D’ailleurs, les parents ne s’y trompent pas : très peu envoient leurs enfants, mais il n’empêche que ça a fonctionné pendant des années. Pourquoi sont-ils maintenus ? Parce qu’il y a des contraintes internationales, et la convention internationale lie la France avec sept pays du Sud : l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la Grèce, le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Il est difficile de dénoncer cette convention sans autre forme de procès. Si la France dénonce pour les trois pays du Maghreb, cela paraîtrait discriminatoire parce qu’il restera le Portugal, l’Espagne... La France est donc empêtrée. Vous savez, les hommes politiques, les Etats, les gouvernements font la politique, prennent des décisions mais très souvent ils sont piégés et il faut des années, lorsqu’on s’aperçoit que quelque chose ne marche pas ou est contreproductif, pour trouver la solution, pour s’en sortir parce qu’il y a toutes sortes de considérations diplomatiques, des pesanteurs institutionnelles, etc.

Pour revenir à nos petites affaires, vous avez une épreuve dans un diplôme national et vous n’avez pas de préparation dans le système scolaire publique ; c’est un non-sens. J’ai toujours dis au ministère : « Soyez cohérents ! Supprimez les épreuves facultatives, si vous ne voulez pas assumer les coûts d’une préparation, supprimez-les ». Ne laissons pas les élèves passer l’épreuve sans préparation ; ça n’a pas de sens, ce n’est pas sérieux ! Surtout pour des langues comme les nôtres. A la limite, pour des langues à tradition écrite, des langues d’Etats, il peut y avoir des solutions extra-institutionnelles. On peut imaginer qu’un enfant d’origine polonaise ou d’origine hongroise puisse trouver des manuels de hongrois, des manuels de polonais, fréquenter des cours bien faits ou le centre culturel du pays d’origine de ses parents. On peut suivre un cours d’italien n’importe où en France, dans les associations, dans les centres culturels italiens, etc. Mais pour le berbère ?! Voilà une belle contradiction : ça fait dix ans qu’on assure ces épreuves et on est pas arrivés à sortir de cette contradiction. Les Etats comme la France sont des Etats qui fonctionnent à petite vitesse, ce sont des portes-avions qui manœuvrent lentement,... les réformes, les initiatives, les changements se font toujours avec une très grande lenteur.


Dans une lettre que vous avez adressé au président de l’INALCO, vous aviez suggéré que l’INALCO se dessaisisse du dossier berbère au Bac. Pouvez-vous nous expliquer les raisons qui vous ont amenées à cette décision ? Et est-ce que la présidence de l’INALCO vous a suivi ?

Il faut être très clair sur ces questions là. C’est d’abord une décision de moi-même et de la section de berbère. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans un Etat de droit, ce que nous faisons est défini par le statut qui fixe les obligations des professeurs d’universités ; nos droits et devoirs sont strictement définis. Le Bac n’entre pas dans nos obligations. C’est une décision que nous avons prise unanimement, tous les enseignants concernés, parce que nous avons considéré que la nomination de Monsieur Sadi était un désaveu et un signe de mépris vis-à-vis de notre établissement. Il est évident que la présidence de l’INALCO nous suit totalement sur cette position. Parce qu’à travers le désaveu que nous avons subi, c’est un mépris et une violation de toutes les normes académiques que subit l’INALCO. Et le président de l’INALCO ne peut qu’approuver notre position. Non seulement, il l’approuve, mais il la considère comme la seule position possible. L’INALCO a été utilisé pendant dix ans et on sort, comme je disais, le lapin du chapeau ! Et bien, comme le dit notre président, puisque le ministère a su trouver des compétences ailleurs, qu’il les charge des épreuves et des corrections, point final ! De ce point de vue là, il n’y a pas, il ne peut y avoir la moindre divergence entre la présidence de l’INALCO et nous, pour des raisons institutionnelles évidentes. Vous comprenez : quand notre président propose au ministère une convention pour ces enseignements et propose au ministre de me nommer inspecteur et qu’on sort un Monsieur Sadi de derrière les fagots, il est bien clair qu’il s’agit d’une manifestation de mépris intolérable, pas pour moi, mais pour l’INALCO. L’INALCO ne peut avoir d’autre position : puisque vous connaissez des gens compétents que vous chargez de cet enseignement et de sa coordination, l’INALCO n’a plus à intervenir dans cette question.


Qu’en pensez-vous de l’avenir de l’enseignement du berbère en France.

Malgré les avatars actuels, je pense que le développement de l’enseignement du berbère en France est inéluctable. Il y a des hauts et des bas, on vient d’avoir un incident extrêmement désagréable, qui manifeste que le dossier est encore co-géré avec Alger, mais en même temps c’est inéluctable : les Berbères de France ça existe, le berbère en France ça existe, il y a un tissu associatif, il y a une demande sociale, il y a cette reconnaissance symbolique par la DGLFLF depuis le débat sur la Charte. Je pense que les choses ne peuvent qu’aller en se consolidant, du moins si on se situe sur la longue durée. Maintenant, il est clair que tous les avatars et que tous les retards sont possibles et que cette récente décision du ministère est un mauvais coup qui va retarder pour plusieurs années une véritable intégration, une véritable institutionnalisation. Mais, sur ces questions là, le temps joue inexorablement...
Les Berbères en France seront de plus en plus exigeants sur la reconnaissance de leur langue, et on ira nécessairement dans ce sens là. Même si le chemin risque d’être, encore une fois, complexe, semé d’embûches et que toutes sortes de manœuvres dilatoires peuvent être mises en œuvre.


L’Etat algérien, par le biais de son ministre de l’Education, vient de nommer Monsieur Dourari comme directeur d’une « institution » qui s’occupera entre autre de la normalisation de tamazight. Ce dernier a dores et déjà déclaré qu’il faut écrire tamazight en caractères arabes. Qu’en pensez-vous ?

Ecoutez, la nomination de M. Dourari, que je connais comme universitaire, par ses écrits sans plus, relève exactement de la même logique que la nomination de M. Sadi, exactement la même. C’est à dire que l’on nomme à des fonctions de responsabilité sur un champ donné des gens qui n’ont pas les titres, ni l’expérience correspondants : M. Dourari n’a aucune compétence berbérisante ; aucune ni de près, ni de loin.
Et en même temps, M. Dourari a des positions parfaitement connues, puisque c’est une personne qui a écrit. M. Dourari appartient à la bonne vieille obédience nationale algérienne, les arabistes de gauche qui considèrent, qu’en dehors des origines historiques berbères, la référence arabo-islamique, en l’occurrence dans sa version « progressiste », est le seul horizon de l’Algérie. Bref, Monsieur Dourari est le représentant typique des intellectuels organiques de l’Etat algérien.
Ces intellectuels se définissent par une forte dose d’arabisme, une forte dose d’étatisme et, selon les cas, un vernis de marxisme, ou d’idées modernistes. Mais fondamentalement se sont des gens qui fonctionnent comme des intellectuels organiques, c’est-à-dire les agents d’un Etat ; ils sont là pour valider et légitimer le choix d’un Etat. Les choix en l’occurrence d’un Etat contre sa société.
Je n’ai vraiment aucune relation personnelle, je dis cela de façon très neutre. Je dis ça de M. Dourari comme je pourrais le dire de centaines d’autres personnes... Des gens qui n’ont aucune autre légitimité que celle que leur a octroyée l’Etat et qui font leur boulot ; leur boulot de légitimation de choix qui ont pour caractéristique d’être en contradiction totale avec les aspirations de la société réelle. Au fond, on sert de faire valoir et d’instrument de légitimation de choix que l’Etat voudrait imposer, comme la notation en caractères arabes et bien d’autres choses...
Il s’agit au final d’empêcher l’émergence de pôles de légitimité indépendants, il s’agit d’empêcher la consolidation et il s’agit d’empêcher la concrétisation d’aspirations populaires. Dans le cas d’espèce, il est clair que l’Etat algérien est confronté à une donnée qui lui a échappé depuis au moins 30 ans : la diffusion massive de l’écrit usuel du berbère kabyle en latin ; ça gène tout le monde, on essaye de trouver des moyens de contrecarrer, d’arrêter, de revenir sur cette situation. Vous savez bien que c’est ce qui s’est passé au Maroc, mais au Maroc c’est le pouvoir central qui avait l’initiative. Là, en Algérie, en Kabylie, c’est la société qui a pris l’initiative il y a 30 ou 40 ans de se construire son propre écrit. Au Maroc, vu l’état de développement de la mouvance berbère, vu l’état de faiblesse historique de la revendication berbère et de la promotion interne du berbère, les autorités locales avaient l’initiative. Et, plutôt que d’adopter la seule notation sérieuse, cohérente, qui était expérimentée et abondamment documentée, c’est-à-dire le latin, on nous a inventé les néo-tifinagh de l’IRCAM. C’est une façon de couler, dès l’origine, l’expérience de l’enseignement, de la folkloriser, de la mettre dans un ghetto, plutôt que de construire un écrit fonctionnel largement diffusé et diffusable et en plus valorisant parce que permettant de servir de marche pied vers le français et les langues occidentales. Je crois que la situation est strictement parallèle, à ceci près que la chronologie n’est pas du tout la même et que le pouvoir central au Maroc avait le contrôle des choses et a pu imposer un choix complètement irrationnel ; n’en déplaise à mes collègues qui ont tenté de justifier cette option par « l’historicité et l’authenticité », ce qui est une fumeuse plaisanterie. Comme vous le savez, l’historicité est une historicité archéologique, surtout au Maroc puisque cette écriture y est sortie de l’usage depuis l’Antiquité ; quant à l’authenticité, c’est aussi une non moins fumeuse plaisanterie puisqu’il ne s’agit absolument pas d’une transmission naturelle et authentique mais d’une recréation de toutes pièces ; la situation est même assez cocasse puisque l’instance officielle marocaine s’est globalement alignée sur/et a repris les usages de l’Académie berbère, c’est-à-dire d’un groupe militant radical kabyle des années 1970, même s’ils s’en sont éloignés, pour définir la fameuse écriture authentique. Les tifinaghs de l’IRCAM ne sont ni « historiques ni authentiques ».


Les traductions faites dans le monde chleuh et notamment la néo littérature sont transcrites en latin.

Il est vrai que l’ancrage du latin est plus récent au Maroc, mais là aussi je doute que les acteurs réels, les acteurs sociaux s’alignent sur cette écriture officielle parce qu’elle est contreproductive. Je crois que les acteurs associatifs, les producteurs réels, écriront comme ils en ont l’habitude et comme cela s’est déjà bien diffusé d’ailleurs ; je pense aux auteurs rifains qui écrivent en latin, même quand leur formation première est arabe. Je crois que là aussi on a affaire à une manœuvre dilatoire. Evidemment une tentative grave parce qu’elle peut semer la confusion pendant 10 ou 15 ans. Je ne vous cache pas que de très nombreux amis marocains, des universitaires et hommes politiques - y compris des hommes politiques du système - me disent que le choix des tifinagh est une bêtise, pour ne pas dire autre chose. C’est tellement évident qu’on peut être sûrs que si la décision de l’IRCAM avait été prise quelques mois plus tard, après l’attentat de Madrid, on aurait adopté le latin. Tout simplement, l’idéologie et les milieux dominants arabistes ont fait passer leur choix en jouant sur une conjoncture marquée par la très grande faiblesse des élites berbères au Maroc.


En quelques mots, quelle appréciation faites-vous de l’état de la question amazighe en Afrique du Nord et notamment de la gestion faite de cette question par les systèmes en place ?

Il est toujours très difficile de faire une évaluation synthétique sur une question aussi complexe et en évolution. Ce qu’on peut dire en premier lieu, c’est que le paramètre berbère est là. Je crois que je ne me suis pas trompé dans mes analyses depuis 25 ans. Le paramètre berbère s’est imposé comme une donnée incontournable du champ politique aussi bien au Maroc qu’en Algérie. Il y a 15 ou 20 ans, on disait : « oui, peut-être en Algérie mais pas au Maroc » et on voit bien ce qui s’est passé. Paramètre incontournable du champ politique qui probablement ira en se renforçant. Deuxième aspect moins glorieux peut-être et moins positif, c’est que s’il s’est imposé dans le champ politique, les perspectives restent confuses et brouillées dans la mesure où tout en s’appuyant sur une dynamique sociale réelle et pérenne, le paramètre berbère a été incapable de se construire en véritable force politique ; il faut être tout à fait clair là-dessus. Et ceci, dans les deux pays. Sans doute faut-il du temps, faut-il de la maturation, mais on est dans une situation bizarre, ambiguë : une véritable dynamique sociale, une véritable pression dont les Etats sont obligés de tenir compte, de gérer, de manipuler, et de ruser avec. Mais en même temps, quelque chose qui reste très informel, sans objectif stratégique, sans base organique sérieuse, qui reste donc, en termes politiques, une potentialité.


Un dernier mot aux lecteurs de Tamazgha.fr.

Un dernier mot... Il ne faut jamais perdre courage et espoir quelles que soient les phases difficiles. Il faut toujours se dire que par rapport à la situation d’où nous venons, il y a 25 ou 30 ans, la légitimité du berbère s’est imposée et le problème maintenant pour nous et pour les générations à venir, est que cette légitimité conquise se traduise de manière concrète dans la réalité sociale et culturelle, dans l’existence sociale et culturelle. Que le berbère et les Berbères acquièrent leurs places légitimes, pas simplement dans les discours, dans le symbolique mais dans la société réelle, parce que c’est la seule façon d’assurer la pérennité du berbère. Comme je l’ai souvent dit, pour moi la reconnaissance du berbère comme « langue nationale » est peut-être une avancée symbolique mais en bon linguiste et sociolinguiste, ce n’est certainement pas ça qui garantira la survie du berbère. Ce qui garantira la survie du berbère, c’est la construction d’une véritable base sociale pour le berbère, d’un véritable espace social pour la langue berbère.

Merci.



Propos recueillis par
Saïd CHEMAKH & Masin FERKAL
Paris, février 2005.




Lire également :
-  Y’aurait-il une convention entre Paris et Alger pour la gestion de la langue berbère ?!

-  Les Berbères de France peu considérés par les institutions de la République, selon Salem Chaker...

- Enseignement du berbère en France : un cheminement tortueux

- "Conflit entre l’Inalco et l’Etat"

- L’enseignement du berbère dans le secondaire en France :
les promesses fleurissent, les gouvernements passent, les Berbères attendent...

Notes

[1Enseignement des langues et cultures d’origine

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2 Messages

  • Thanksgiving ou quoi * ! 21 février 2005 11:25, par Tiquranin

    Encore une fois les cuistots etoiles de Bab-ed-djedid nous ont concocte un plat plus brulant que les precedants,qui si touche si brule et bon nombres(gros gibiers)tombent dans leur tambouille,leur cuisine(laboratoire )a encore de beaux jours .

    30 ans apres le largage de cap sigli vient le parachutage de Paris !

    PS:Ca me rappelle lèhistoire de l’ex-maire de Tizi de cette meme secte,honni de tous,mais il voulait s’acrocher a son poste coute que coute,il a fallu l’intervention des forces speciales pour le degager de son perchoir,mais de quelle maniere$ Figurez-vous avec un seul haut-parleur en lui disant texto :"TAHBAT ULLA N’HABTUL-AK SsERWEL".
    La suite vous la connaissez.
    AT u Berrid Bwu ghrib ne lèentendent pas dela meme Oreille,car la feuille de route faut l’honnorer chez LECHWAKER.

    NB:Apres avoir sali Dda LMULUD en 1989,LWENES 1990,IMULA 1995,BiLLY en 2004 ,Vient la cerise Dda Salem.

    (*):suite a l’article les dindons de la farce ,J’ai poste a kabyle.com(chez moh mizrana),la censure est de mise a chaqu’une de mes interventions NIET

    Signe winna i ken yugin.

    • Les cisailles ont des beaux jours ici 26 février 2005 06:51, par TIQURANIN

      Quand la censure reine en maitre absolut !

      PS:avez-vous peur des mendiants de paris et des va-nu-pieds . :surprit :

      • > Les cisailles ont des beaux jours ici 26 février 2005 11:32, par La Rédaction

        Cher(e) internaute,

        De quelle censure parlez-vous ?

        Nous l’avions déjà dit à plusieurs reprises, rien ne nous oblige à publier tout ce qu’il nous est suggéré... On ne publie que ce qui est jugé publiable par la Rédaction et ce qui s’inscrit dans la ligne éditoriale de notre site. Tamazgha.fr n’est pas un fourre-tout ni un placard publicitaire ni un espace d’affichage.

        Quant aux forums des articles, nous l’avions déjà dit, nous ne mettons pas en ligne tout ce qui envoyé. La Rédaction apprécie ce qui est publiable et ce qui ne l’est pas. De plus, de manière générale, nous exigeons que les messages ne soient pas anonymes et que les E-mails des intervenants soient mentionnés. S’appeler "Tiquranin" ou "Tiâesbanin" et poster des messages qui peuvent nuire au site, c’est facile... Lorsqu’il y a assignation devant les tribunaux ce n’est pas "Tiquranin" ni "Tiâesbanin" qui seront assignées mais plutôt le responsable de publication de Tamazgha.fr
        Au moins, lorsque les gens assument leurs identités et mentionnent leurs E-mails, cela nous permet de leur écrire et de leur expliquer les raisons de la non publication de leurs messages.

        Alors, Madame ou Monsieur Tiquranin si vous voulez considérer la non publication de votre message comme de la censure, il n’y a aucun problème ; considérez-le : de toutes façons, ce n’est pas cela qui va changer notre politique de gestion du site. Un site, par ailleurs, qui appartient à celles et ceux qui le font : à Tamazgha.
        Même si ce n’est pas votre cas, il faut savoir que celles et ceux qui travaillent dans le site n’ont pas de temps à consacrer à mettre en ligne les bêtises des gens... Tamazgha.fr se veut plutôt un site constructif. Autant, on trouve du plaisir à mettre en ligne des contributions constructives et positives qui apportent au débat, autant cela ne nous gêne pas du tout de supprimer les messages qui sont plutôt destructifs, qui sont chargés d’insultes et de dénigrement gratuits ou tout simplement des messages qui n’ont ni queue ni tête : des messages stériles.

        Quant à votre précédant message, il faut savoir, que vous l’aviez mal posté : il n’était pas à la bonne place (vous aviez du faire une mauvaise manipulation). De toute façon il n’allait pas être publié, car il n’est pas clair. De plus il y a certains propos qui ne passent pas, encore une fois, sur notre site.

        Si nous avons publié votre présent message c’est juste pour pouvoir vous répondre puisque vous avez gardé l’anonymat et vous n’avez pas joint votre E-mail.

        Cordialement.

        La Rédaction.

  • > Entretien avec le Professeur Salem Chaker 20 mai 2005 15:26, par ALILOU
    ce que je ne comprends pas tout ca ,c’est que tout le monde parle, oui je dis bien que tout le monde parle (mais ils parlent ou ? A PARIS BIENSUR).ce que j’aimerai dire a monsieur chaker que j’aime bien,monsieur arkoun que j’adore,idir que j’adore,ferhat que j’adore c’est la kabylie se vide ,tout le monde la quitte ,tout les jeunes partent en europe ,le probleme du kabyle c’est le visas.une fois a alger je faisais les rue dans la nuit avec un ami ,au mois de ramadhan et on regardait les affiches des spectacles je vous jure qu’il y’avait aucun kabyle,comment faire auj cher monsieur.Le comble maintenant meme nos belles jeunes filles partent en france pour se marier avec des vieux ,esque vous etes conscients vous les intelos ? on a perdu notre dignité c’est grave ,faites qlq chose cher intelos.si vous ne faites rien pour nous ,on a pas besoin de vous ,moliere est resté en france ,il n’est pas aller en usa ou en espage ou je ne sais pas ,mammeri dans le moment de dictature infernale 1970 été a alger pas a paris,matoub aussi,l’ecrivai iranienne elle est a teheran alors ? SOYEZ CONSCIENT TOUT LE MONDE FUIT LA KABYLIE ?ELLE EST VIDE ?FAITE QLQ CHOSE POUR CETTE . SOSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSS