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Musique amazighe
Ichenwiyen de retour...
Interview
dimanche 27 mars 2005
par Masin
A l’occasion de Yennayer, Tamazgha a organisé une semaine d’activités culturelles amazighes à Paris. Parmi ces activités, deux concerts du Groupe Ichenwiyen ont été programmés. C’était l’occasion pour Ichenwiyen de revenir sur scène et pour les Parisiennes et parisiens de retrouver Ichenwiyen.
Anzar, journaliste à Radio campus (Lille) est venu rencontrer Ichenwiyen à cette occasion et en avait profité pour les interviewer.
Nous publions ci-après la transcription de l’interview d’Ichenwiyen diffusée sur les ondes de Radio Campus en janvier 2005.


Anzar : Comment est né le groupe Ichenwiyen ?

Ichenwiyen :
« Ichenwiyen » en tant que groupe musical a été créé en 1979, à Tipasa, à partir d’une troupe théâtrale composée d’artistes et d’universitaires chenouis.
La romancière Assia Djebbar qui réalisait à cette époque son film « la nouba des femmes du mont Chenoua », auquel nous avons participé, nous a appelé Ichenwiyen  ; nous avons été enchantés de cette trouvaille et avons gardé ce nom qui s’identifie parfaitement à la cause que nous défendons.


Cela fait maintenant quelques années que vous chantez. Pouvez-vous nous dire qui sont Ichenwiyen et nous parler de votre parcours artistique ?

La chanson « chenouie » est née en 1979 lorsque le poète Ammour Ahmed nous a proposé de mettre sa poésie en musique. Plus tard, Cherif Kheddam nous a encouragé à faire un enregistrement pour la radio Chaîne II [1]. A partir de ce moment, le grand public nous a découverts et d’autres poètes sont venus nous rejoindre. Depuis, nous avons effectué plusieurs tournées en Algérie et en France. Nous avons reçu plusieurs prix de la chanson en Algérie.
Notre répertoire musical est composé de cinquante titres dont quarante en berbère, cinq en arabe, cinq en français. A noter également quarante compositions musicales de type « daï-nan ».


Quels sont les thèmes et les messages que vous véhiculez à travers vos chansons ?

Les thèmes les plus fréquemment abordés sont la défense de l’identité et de la langue amazighes, la nécessité de lutter ensemble, les héros du passé garants des victoires à venir, l’amour, les souffrances des hommes et des femmes, l’enfance...


Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Nous avons puisé notre inspiration dans nos familles ; nos parents en nous léguant cette culture héritée de leurs ancêtres, nous ont donné les repères nécessaires à la création et à la transmission de nos valeurs et de ce qui constitue l’essence de notre identité. Et puis, il y a évidemment le site magique du mont Chenoua, la Méditerranée, les collines, les campagnes qui l’entourent et ses habitants, austères et heureux de vivre, fidèles à la berbérité et ouverts sur le vaste monde.


Composez-vous, vous-mêmes, vos chansons ou faites vous appel à des paroliers externes au groupe ?

Le groupe Ichenwiyen est compositeur et arrangeur de ses musiques, quant aux paroles elles proviennent de deux sources :

-  le concours de poètes de la région : Ammour Ahmed, déjà cité, ainsi que Bendaoud Abdallah, Ouahdadou Farid, Bouchelarem Abdelkader, Hechad Hoceine et, pour certaines chansons, Ichenwiyen.

-  La collecte de la poésie ancienne.


Le groupe Ichenwiyen est né en 1979 avec cinq éléments à la base. Vingt six ans après, le nom du groupe demeure mais il est représenté par deux musiciens, Mohand et Hamid. Pourquoi ? Est-ce une séparation volontaire ou un concours de circonstances ?

Le groupe Ichenwiyen a été créé en 1979 par quatre musiciens (le cinquième élément avait alors apporté son concours pour travailler le côté harmonique des mélodies). Depuis, le groupe a résisté à toutes les tempêtes jusqu’en 2000.
Alors, pourquoi n’est-il plus représenté aujourd’hui que par deux musiciens à savoir Mohand et Hamid ?
La réponse n’est pas évidente. Tout ce que je peux dire c’est que ce n’est ni une séparation volontaire, ni un concours de circonstance.
Tous les groupes se sont séparés à un certain moment de leur existence ; je ne vois pas pourquoi Ichenwiyen serait une exception...


Vous chantez dans votre langue maternelle le chenoui. Comment arrivez-vous à faire passer vos messages au public kabyle ?

En 1979, nous avons commencé à chanter en Chenoui et nos chansons ont été reprises en Kabylie, à Alger, dans l’Aurès, dans le Mzab mais aussi par les Touaregs, les Berbères de Libye et du Maroc.
En effet, les diverses langues berbères possèdent en commun un même socle mais chacune apporte la richesse de son vocabulaire et de ses sonorités.


Pourriez-vous nous parler de votre rencontre avec Aït Menguellet à la fin des années 70 qui a débouché sur une tournée en Algérie ?

Oui, en 1979 Aït Menguellet nous a contacté pour une tournée en Algérie. C’est alors que deux événements se sont produits, lesquels évènements ont exercé une influence sur la suite de notre carrière :
Premièrement, le large public qui appréciait Aït Menguellet a découvert notre groupe. Il nous a encouragé et applaudi.
Deuxièmement, nous avons découvert en Lounès Aït Menguellet, un homme de sagesse, un homme modeste, quoique plein de talent et surtout un grand poète, un génie du verbe ; l’Algérie devrait être fière d’avoir enfanté un homme aussi doué qu’Aït Menguellet.
Je terminerai en disant que la rencontre Ichenwiyen-Aït Menguellet a démontré toute l’universalité de la poésie et de la musique berbère.


Le public de nos jours en grande majorité, ici en France ou en Algérie, souhaite des chansons rythmées et qui font danser. Le texte n’est plus une priorité pour beaucoup. Que pensez-vous de cela ?

En effet, aujourd’hui les événements vont tellement vite que l’être humain n’arrive plus à saisir le sens de la vie. Faire de la musique et dire les mots qui vont avec, c’est un art...
Pour apprécier les belles choses, il faut du temps. Or, nos contemporains sont pressés et tellement perturbés par la disparition de leurs repères qu’ils ont perdu la capacité de se concentrer. Pour capter l’attention et l’intérêt volatile de cette humanité, la musique populaire d’aujourd’hui ne compte plus que sur le rythme et sacrifie sans regret le texte et la mélodie.


Vu l’état actuel de la musique berbère en France, est-il facile de chanter et de se faire une place sur la scène artistique d’aujourd’hui ?

C’est vrai, l’état actuel de la musique berbère est lamentable, pas seulement en France, même en Afrique du Nord. Ce n’est pas facile de chanter en berbère mais si les artistes berbères veulent regagner leur place légitime sur la scène artistique, ils doivent, pour certains, se libérer de leur mythe qui les confine dans une routine sclérosante. Quant aux autres, ils ne doivent pas avoir peur de se lancer dans la création pure.
Le chanteur Takfarinas que je salue au passage, a donné le ton en innovant ; il représente un exemple à suivre.


Quelle est l’apport du groupe Ichenwiyen à la chanson berbère ?

Au niveau des instruments, le fait d’introduire le banjo a permis à Ichenwiyen de mieux mettre en valeur les mélodies ; la flûte, de son côté, apporte le souffle vital qui anime cette musique.
Au niveau vocal, la nouveauté réside dans le choix de la polyphonie, absente jusqu’ici dans la chanson berbère.


Avez-vous dénoncé, à travers vos chansons, le code de la famille qui a réduit les droits de la femme algérienne ?

La femme est présente en filigrane dans la plupart des chansons d’Ichenwiyen. Elle symbolise tantôt la langue amazighe souvent censurée, tantôt la lutte toujours recommencée, tantôt la femme jeune et triomphante, tantôt la femme humiliée par des reproches injustifiés, tantôt la femme souffrante dans la séparation.
La femme constitue, à l’égal de l’homme, la base de la société et de la famille ; la mère, la sœur, l’épouse, la fille doivent donc avoir les mêmes droits que la père, le frère, l’époux, le fils.<br
C’est au peuple algérien et à ses législateurs d’abolir ce code scandaleux ; le groupe Ichenwiyen ne pourra qu’applaudir tout ce qui ira dans ce sens.


Vous êtes installés en France depuis quelques années, est-ce un exil forcé ou volontaire ?

Les causes de notre exil sont à rechercher dans les entraves générées par le système politique et religieux mis en place dans notre pays contre toute liberté de création et d’action artistique.
Un concours de circonstances, lié à un engagement musical, a tout de même favorisé la réalisation de notre projet d’évasion. Cependant, nous souffrons beaucoup de notre exil à la fois parce que nous nous sommes éloignés de nos familles et de notre terre natale et en raison des difficultés administratives et professionnelles que nous rencontrons chaque jour en France. Ceci n’a pas entamé notre volonté de continuer à lutter pour la défense des libertés en Algérie. Il y aura peut être de meilleurs moments à l’avenir...


Etes-vous pour ou contre une autonomie des régions algériennes comme la souhaiterait le MAK pour la Kabylie ?

Je vais être prudent...
L’unification à marche forcée, accompagnée d’une uniformisation à outrance et sans prise en compte de l’opinion des populations concernées a fait des dégâts certains dans un passé récent.
Pourquoi avoir voulu changer à tout prix les choses quand la nature et l’Histoire les avaient bien faites ?
L’autonomie de chaque région d’Algérie serait pour le pays une chance d’atteindre un équilibre, à condition de la réaliser avec sérieux, sans violences et surtout dans l’intérêt des générations futures.
D’ailleurs, cette façon de s’organiser n’est pas un fait nouveau en Algérie ; c’est celle qui correspond le mieux à la diversité des mentalités et des milieux naturels ; c’est un pays assez riche, jeune et vivant pour tenter cette expérience.
Toutefois, mettre en place l’autonomie rencontrera beaucoup de difficultés parce que la culture de l’unicité de pensée, héritage tout à la fois de la colonisation et de la guerre d’indépendance, est très présente dans le système politique algérien et dans l’élite intellectuelle. Elle risque de remettre en question bien des intérêts politiques et économiques.
Qui sait si la Kabylie qui a maintes fois sacrifié ses meilleurs fils pour la liberté de l’Algérie, n’aura pas la capacité de la sauver une fois de plus...


Connaissant les problèmes de l’Algérie aujourd’hui, comment voyez-vous l’Algérie de demain ?

Demain sera un autre jour, mettons tout en œuvre pour améliorer aujourd’hui.


Avant de nous parler de vos projets pour l’avenir, pouvez vous rappeler le nombre d’albums que vous avez enregistrés ?


Entre 1979 et 2005, nous avons enregistré trois cassettes. Notre raison d’exister a toujours été de nous produire sur scène devant nos publics. Pour nous, l’enregistrement ne représentait qu’un auxiliaire dans la transmission de nos chansons ; nous n’en n’avions pas réellement besoin.
De nos jours le rapport à la musique a changé et nous pensons de plus en plus à fixer notre répertoire.


Quels sont vos projets à moyen et à long terme ?

Le groupe Ichenwiyen a deux projets :

-  enregistrer tout le répertoire sur CD

-  réaliser une vidéo documentaire accompagnée d’un livret sur notre parcours artistique et militant.


Notre rencontre s’est effectuée dans le cadre des festivités de Yennayer organisées par l’association Tamazgha à Paris. Connaissez-vous l’origine de Yennayer ? Comment ce nouvel an berbère est-il célébré dans votre région ?

L’origine de Yennayer est connue aujourd’hui par tous les Berbères d’Afrique du Nord. Dans notre région du Chenoua, il est célébré comme dans toute la Berbérie. Sa célébration symbolise la volonté des Berbères d’ancrer leur civilisation dans un passé africain lointain et prestigieux. Par ailleurs, les rites qui l’accompagnent se rattachent aux rites agraires pratiqués sur toutes les rives de la méditerranée.


Pouvez vous nous dire un mot sur les disparitions récentes de Mohand U Yahia et Brahim Izri ?

Mohand u Yahia et Brahim Izri ne sont plus de ce monde mais leur modestie, leurs talents, leur ténacité au combat sont immortels, la lutte doit continuer.


Quel est votre dernier mot pour les auditeurs de l’émission « La voix de la Berbérie » sur les ondes de radio Campus Lille 16.6 FM et les internautes de Tamazgha.fr

Tanemirt pour tous les auditeurs de l’émission « La Voix de la Berbérie »sans oublier les responsables du site tamazgha.fr et ses fidèles internautes.


Propos recueillis par
Anzar,

journaliste (Lille - France).

Notes

[1Deuxième chaîne de la radio algérienne consacrée au kabyle

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3 Messages

  • > Ichenwiyen de retour... 4 janvier 2006 14:52, par redjdal zaghdoud"mastanabal"
    merci ichenwiyen,tanmirt pour ce parcours exemplaire,car vos chansons ont bercé mon enfance et elles continuent aujourd’hui,bravo vous ete les meilleurs....redjdal zaghdoud"mastanabal".
  • Ichenwiyen de retour... 10 août 2007 00:24
    Ichenwiyen super groupe, aux melodies inoubliables, ils valent bien plus que de nombreux de nos artistes kabyles.
  • Ichenwiyen de retour... 6 septembre 2007 15:34, par asirem
    eux et leur musique

    Voir en ligne : je les aime