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La monarchie marocaine impose une transcription pour tamazight
Salem Chaker : "les tifinagh sont l’écriture historique des Berbères, mais … "
Professeur de berbère et directeur du Centre de recherche berbère (CRB) à l’Inalco, Salem Chaker reste l’un des artisans de la standardisation de Tamazight
mardi 18 mars 2003, par
Il a, en outre, organisé plusieurs rencontres ayant rassemblé des berbérisants et d’autres acteurs culturels (écrivains, artistes,…) de par le monde en vue d’une normalisation de la transcription du berbère. Suite à la décision de la monarchie marocaine d’imposer le tifinagh comme seule transcription de tamazight, il nous a semblé important d’avoir son avis en tant qu’autorité scientifique dans le domaine.
Kra Isallen : Dans un communiqué le Palais fait savoir que Mohamed VI a accédé à la recommandation de l’Institut royal de la culture amazighe pour l’adoption de l’alphabet néo-tifinagh comme transcription unique de Tamazight au Maroc. Quelle est votre réaction en tant que linguiste berbère ?
Salem Chaker : Je considère pour ma part que c’est là une décision à la fois précipitée, mal fondée et très certainement dangereuse pour l’avenir et le développement de tamazight au Maroc. Elle révèle aussi, très clairement, la confusion des genres qui règne dans la gestion de la langue berbère dans les pays du Maghreb : alors qu’aucun débat scientifique sérieux n’a jamais eu lieu au Maroc (ni en Algérie d’ailleurs) sur la question de l’alphabet à utiliser, le pouvoir politique décide d’une option en déconnexion totale avec tous les usages réels actuels, tant au Maroc même que dans le reste du monde berbère. Vous savez bien que l’écrit berbère fonctionnel actuel est essentiellement à base latine, secondairement en caractères arabes.
K.I. : N’est-ce pas une démarche pernicieuse visant à la domestication du berbère que de procéder à l’imposition d’une graphie alors que la langue à transcrire n’est même pas reconnue constitutionnellement ?
S. C. : Effectivement, on met la charrue avant les bœufs : la question du statut juridique et, subséquemment les objectifs culturels et éducationnels de l’enseignement du berbère, n’ont été ni explicités, ni même débattus et l’on impose des choix graphiques. Le but ne peut être que la prise de contrôle du terrain berbère par les sphères dominantes et leurs auxiliaires en orientant le passage à l’écrit et l’enseignement de la langue dans un cul-de-sac assuré.
K.I. : Pensez-vous qu’à l’état actuel, en tenant compte des moyens dont dispose la recherche berbérisante, le choix de tifinagh est à même de répondre efficacement à la transcription des productions écrites en Tamazight ?
S. C. : Vous savez bien que pour tous les berbérisants sérieux qui se sont penchés sur cette question, la réponse ne fait pas de doute et, pour ma part, je m’en suis expliqué depuis plus de 20 ans : les tifinagh sont l’écriture historique des Berbères, mais elles sont sorties de l’usage effectif depuis des siècles (certainement plus d’un millénaire) dans toute l’Afrique du Nord. Elles ne peuvent donc avoir qu’une fonction identitaire et emblématique et ne peuvent servir de base à une écriture fonctionnelle, facilement diffusable. De plus, aucun travail sérieux d’actualisation et d’adaptation, sur la base d’une réflexion phonologique, n’a été fait sur les tifinagh : la version qui circule dans certains milieux militants est purement et simplement aberrante puisqu’il s’agit d’une notation phonétique du kabyle à base tifinagh, mise au point depuis 1970 dans les milieux de l’Académie berbère par des amateurs pleins de bonne volonté mais sans aucune formation linguistique. Le résultat concret est que l’alphabet qui nous est actuellement présenté comme « berbère », n’a aucune authenticité (il a été fortement remanié pour noter les caractéristiques phonétiques du kabyle) et ne peut donc être un alphabet pan-berbère.
K.I. : En tant que directeur du Centre de recherche berbère, organisateur des rencontres sur la standardisation de la transcription du berbère, ne pensez-vous pas que cette décision peut être une remise en cause des avancées réelles dans l’usage des caractères latins ?
S. C. : Depuis près de 50 ans, un travail de réflexion sur la notation usuelle, directement inspiré par la recherche universitaire sur le berbère, a été mené et a permis des avancées significatives, en particulier en milieu kabyle. Pour ce qui est du kabyle et plus largement du berbère algérien, le passage à l’écrit à base latine est désormais suffisamment avancé pour qu’il n’y ait plus lieu de craindre un blocage ou une régression : il existe des publications nombreuses, une presse, une littérature, des revues associatives qui utilisent la notation usuelle latine mise en place progressivement depuis 40 à 50 ans et qui a connu, sur nos recommandations, quelques améliorations et simplifications depuis une vingtaine d’années. En revanche, au Maroc, où l’écrit berbère est à la fois moins stabilisé (avec une concurrence entre alphabets arabe et latin) et moins dense, la mesure qui vient d’être prise en faveur des tifinagh pourrait avoir de sérieuses incidences négatives, ralentir voire bloquer le processus de diffusion de l’écrit. Tout dépendra donc des usagers et notamment de la capacité du mouvement associatif berbère marocain à persévérer dans ses orientations antérieures.
K.I. : Les deux discours où Mohamed VI fait référence à la langue berbère ont eu lieu juste après le printemps noir de Kabylie. N’est-ce pas une "crainte" de voir les Berbères marocains soulever les questions posées en Kabylie qui pousse la monarchie à des tentatives de pseudo-intégration ?
S. C. : Je crois que c’est là un paramètre explicatif permanent, à l’œuvre au Maroc depuis 1980 (= le printemps berbère de Kabylie). Il est clair que ce pays, la monarchie comme toutes les forces politiques établies, vit dans la crainte d’une « évolution à l’algérienne » de la question berbère, c’est-à-dire d’une autonomisation dans le champ socio-politique. Cela est tout à fait explicite dans les discours des milieux proches du palais : « Chez nous [contrairement à ce qui passe en Kabylie], nous ne sommes pas dans une logique de rupture, la monarchie intègre et prend en considération tous ses sujets… ». Il est certain que les autorités marocaines « anticipent » habilement et profitent du fait que le question berbère n’a pas dans ce pays l’acuité (et l’ancrage social) qu’elle a en Algérie pour tenter de désamorcer de possibles tensions par des mesures préventives de contrôle et de récupération. La création de l’IRCAM, comme l’adoption des tifinagh font partie de cette gestion qui vise à réduire le berbère, le paramètre socio-politique berbère, à l’insignifiance.
K.I. : Les démarches des deux Etats algérien et marocain ne présentent-elles pas de similitudes quant à la "prise en main" de la berbérité ?
S. C. : C’est également tout à fait évident, même si la chronologie et, surtout, le rapport des forces ne sont pas les mêmes. En Algérie, la contestation socio-politique berbère est une réalité maintenant solidement ancrée, ce qui n’est pas le cas au Maroc. Mais les autorités des deux pays utilisent souvent les mêmes voies et moyens de neutralisation : disqualification des acteurs sociaux, récupération (et enlisement) administrative du dossier, gestion directe par l’autorité politique et, surtout, refus absolu de reconnaître les droits linguistiques et culturels des berbérophones. Dans les deux pays, il s’agit d’un tour de passe-passe permanent, de leurres pour éviter de poser clairement et de répondre à la question du statut juridique de la langue berbère. En fait, on refuse simplement d’admettre la réalité sociolinguistique(= le berbère est la langue des berbérophones) et les conséquences juridiques que cela impliquerait (= les Berbères ont droit de vivre dans leur langue et leur culture et le berbère doit être reconnu avec un statut juridique et de fait identique à celui de l’arabe).
K.I. : Quelles sont vos recommandations au mouvement amazigh quant à l’usage des caractères de transcription ?
S. C. : Contrairement aux apparences (même dans un pays très centralisé comme la France !), en matière de langue et de graphie, ce sont les acteurs/producteurs (écrivains, journalistes, imprimeurs, éditeurs…) qui font l’usage, qui, partout, ont défini la norme graphique et orthographique et non les pouvoirs ou les administrations. J’espère donc que les créateurs berbères du Maroc, les associations continueront leur travail, avec constance et ténacité, dans la direction qu’ils ont déjà prise.
Propos recueillis par
Saïd CHEMAKH et Masin FERKAL.
Février 2003.