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Entretien

"Lobby or not to be !"

Entretien avec Hacène Hirèche

mardi 20 janvier 2004, par Masin

Enseignant de langue et civilisation berbère à l’Université Paris-VIII, Hacène Hirèche est avant tout l’un des militants de la première heure de la question amazighe. En France, il fut l’un des pionniers de la mouvance amazighe.

Il a vu naître l’essentiel des projets en faveur de Tamazight en France : Groupe d’Etudes Berbères (Université de Paris VIII/Vincennes) ayant à son actif une multitude d’activités lors des années 80 mais aussi une vingtaine de publications sous le nom du périodique "Tisuraf" ; Coopérative Imedyazen ; CDDCA*/1980 ; Radio Tamazight ; CCRA*/1985...

Hacène Hirèche fut également de toutes les luttes pour les droits de l’Homme et la démocratie. Ainsi il était un membre actif des différents collectifs qui se sont mis en place pour le soutien avec les détenus politiques par le régime d’Alger... Aujourd’hui, Hacène Hirèche n’a plus d’appartenance partisane, mais il est l’un des rares militants à assumer son passé partisan. En effet, il a passé 5 ans au sein du FFS avant de passer au RCD où il passe exactement la même durée. Il l’a toujours dit publiquement et il s’en cache pas. Actuellement, Hacène Hirèche milite principalement pour l’autonomie de la Kabylie.

Aujourd’hui alors que la Kabylie traverse une période instable, Hacène Hirèche s’y est rendu. A son retour, nous lui avons posé quelques questions auxquelles il a bien voulu répondre. Nous vous les livrons en exclusivité dans cette édition de Kra Isallen.

Kra Isallen : Vous venez de revenir de Kabylie, pouvez-vous nous dire où en est la situation sur tous les plans ?

Hacène Hirèche : Je viens effectivement de rendre visite à la Kabylie comme je le fais régulièrement. D’abord, il faut souligner qu’à cette période la beauté du paysage est particulièrement attrayante, sublime. Des cimes du Djurdjura d’un manteau d’un blanc immaculé aux vallées engorgées d’eau, on est frappé par le mariage des éléments dont les couleurs et les lumières sont d’une rare congruence. Côté montagne ou mer bleue, le décor enchanteur est toujours là, éternellement planté.
Cette observation faite, le promeneur que je suis descend vers Tizi-wezzu. Toutes les routes villageoises convergent vers cette cité. Encaissée entre Sidi Balwa et les Monts des At Dwala, la ville peine à respirer. Dès les premières heures du matin, elle est assaillie par des milliers de véhicules qui vont et viennent dans un désordre chaotique provoquant une avalanche de klaxons, des nuages de gaz carbonique et une espèce d’exode dans la panique générale. La ville est sale. Des immondices de toute sorte jonchent le sol. Les rues sont de véritables fossés et la plupart des trottoirs ont été rayés du paysage urbain ! Les dos d’âne supposés limiter al vitesse des chauffards s’élèvent à des hauteurs impensables et grattent, avec bruit, le châssis des véhicules dont les amortisseurs sont usés par le temps, l’état des routes, la surcharge et la négligence des conducteurs. A voir Tizi-wezzu (la ville des genêts !) entre 7h et 19h, on se croirait à Calcutta ! Ni la municipalité,ni la Wilaya, ni l’Etat ne semblent préoccupés par cette bidonvilisation rampante !
Capitale politique et centre économique majeur, Tizi-wezzu possède pourtant d’énormes potentialités. A commencer par ses cadres, sa jeunesse, son complexe universitaire et sa proximité d’Alger capitale du pays où vit une communauté kabyle considérable, capable d’irriguer l’ensemble de la région centre de son énergie.

Trois ans après le printemps noir, quelle analyse faites de la situation et qu’est-ce que la mobilisation suscitée par ce mouvement durant toute cette période a apporté à la Kabylie et à la cause amazighe ?

Lors du printemps noir 2001, la Kabylie a vécu une véritable tragédie. La violence de l’Etat a dépassé toutes les limites. Les clans anti-Kabyle voulaient casser notre région pour asseoir leur hégémonie. La société a alors secrété les Archs, une organisation qui tire ses racines de notre patrimoine sociopolitique millénaire. Les acteurs de ce mouvement - je ne parles pas de certains apparatchiks infiltrés par-ci, par-là - ont fait tout ce qu’ils ont pu au regard du contexte et de leurs moyens. Face au drame qui se jouait au quotidien en Kabylie, ces acteurs ont apporté une lueur d’espoir. En donnant du sens au combat de la région, ils ont déjoué toutes les tentatives de l’asservir.

Le mouvement des Archs est un mouvement moderne. Il a permis de multiplier les lieux de réflexion, de débat et de délibération. Il était important de sortir de la langue de bois et de la tour d’ivoire des partis qui croient être les seuls dépositaires du combat politique. Parce que les structures partisanes de la région veulent dissoudre l’identité kabyle dans un ensemble national flou, la société kabyle leur a vite retiré sa confiance. Ce changement de culture politique est un pas considérable. La société a compris qu’elle peut se prendre elle-même en charge d’autant plus qu’elle est fatiguée de voir se perpétuer la lutte fratricide entre ses leaders, compagnons de la clandestinité des années 70/80.

Ce que la mobilisation de ces trois dernières années a apporté de plus, c’est de montrer les limites de la gestion étatique centralisée. Les cadres de la région ont envie de prendre des initiatives et les pesanteurs Flno-bureaucratique d’Alger étouffent leur dynamisme en maintenant le système y compris par perfusion.

Aujourd’hui, il est clair que la démocratie se construit d’abord dans un contexte de proximité. La plateforme d’El Kseur - quelles que soient ses limites - est l’expression d’une volonté de changement profond dans la gestion de la crise multiforme que vit la région depuis l’assassinat d’Abane Ramdane par les Boumédiéno-boussoufistes.

Il y a, semble t-il une ébauche de dialogue entre les délégués de Kabylie et le pouvoir d’Alger. Qu’en est-il ?

Oui, il y a un dialogue. Et contrairement à ce que la presse écrit, ce n’est pas le gouvernement qui a fait cette offre de dialogue. Il n’a fait qu’y répondre enfin ! C’est important de le rappeler. Jusque-là, la réponse du pouvoir a été la matraque, la cellule ou la kalachnikov. Dans le contexte de la Kabylie d’aujourd’hui, ce qui importe, ce n’est pas le succès ou l’échec de ces pourparlers. Le plus important est de croire en soi. Les délégués se sentent investis de la confiance de la région. Cette confiance en soi est élément fondamental pour sortir de l’anxiété sociale ambiante et pour stimuler de nouvelles expériences individuelles et collectives qui génèrent l’auto-développement. Le dialogue aurait été impossible si la Kabylie était démobilisée.

Que pense la Kabylie profonde de l’autonomie ?

Comme je viens de le souligner, l’idée principale en cours en Kabylie est qu’il est nécessaire de se prendre en charge pour se permettre des rêves, de sortir de la société bloquée et déprimée. Cela est un espoir qui se démarque de la morosité ambiante provoquée par les luttes de clans au pouvoir décidés à reconduire un système d’Etat obsolète et des équipes usées par leurs propres calculs. La Kabylie profonde ne veut plus revivre les cauchemars de ces dernières années. Beaucoup de sang a coulé dans ses rangs et les monuments aux se sont trop multipliés. L’autonomie est une idée qui a fait son chemin. Elle suscite espoir d’autant plus qu’elle permet de s’unir tout en ayant des divergences d’opinion par ailleurs. L’autonomie n’est plus vécue comme un appel à la division mais comme un nouveau contrat à élaborer entre l’Etat et la société. Car c’est au premier de répondre aux besoins de la seconde et non l’inverse. Les jeunes ont besoin d’un projet à construire en dehors des idéologies et avec ou sans structure organique. L’autonomie répond à cet impératif.

Le débat sur l’enseignement du berbère en France est relancé avec la campagne électorale. En tant qu’enseignant et praticien de cette langue, qu’en pensez-vous ?

Le débat sur l’enseignement du berbère ressurgit à nouveau dans un contexte électoral. Des promesses, nous en avons eues depuis 1981 de la part de tous les courants politiques. Aujourd’hui si Monsieur COPE de l’UMP et porte parole du gouvernement et ses amis ont des intentions positives sur ce registre, tant mieux. Il faut cependant joindre le geste à la parole. Le geste le plus significatif serait d’ouvrir tout de suite un CAPES comme le suggère mon collègue, le professeur CHAKER de l’INALCO. Tout le reste risque d’être du saupoudrage qui sera vite évanoui une fois la vague électorale passée. L’enseignement des langues parentales fait parti des droits de l’Homme. C’est à ce titre qu’il faut le prendre en charge en y apportant des solutions durables. Démocratiser l’enseignement du berbère, c’est prendre des mesures concrètes qui permettent de rattraper le retard accumulé depuis des années.

En ce Yennayer, quels sont vos souhaits aux lecteurs de Kra Isallen et au peuple amazigh de manière générale ?

D’abord, Aseggwas ameggaz, Bonne année à toutes et tous. Mon souhait est qu’on apprenne à négocier intelligemment le poids politique des Kabyles et pourquoi pas de l’ensemble des Berbères. L’heure est venue de le faire aussi bien ici que là-bas. Pour résumer ma pensée en une formule simple, je dirai « Lobby or not to be ». Pour y parvenir, souhaitons un grand changement : se résoudre à devenir nous-mêmes et à nous assumer. Alors et seulement alors nous pourrions, individuellement et collectivement, inspirer le respect des deux côtés de la Méditerranée.

Propos recueillis par
Saïd Chemakh et Masin Ferkal.



(*) CDDCA : Comité de défense des droits culturels en Algérie.
(*) CCRA : Collectif contre la répression en Algérie.