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Quatre enterrements et un mariage
jeudi 13 septembre 2007
par Masin
L’importance médiatique accordée aux événements est un reflet parlant de la hiérarchie des valeurs prévalant dans notre société. En ce 7 juillet 2007, tous les médias font leurs choux gras du mariage d’une actrice et d’un sportif : la "femme au foyer désespérée" et américaine Eva Longoria et le "triple champion de NBA" Toni Parker (preuve que les paniers percés peuvent devenir riches !). Mariage à Paris, cérémonie princière au château de Vaux-le-Vicomte (à faire pâlir de jalousie le Nicolas du Fouquet). Voilà de quoi alimenter toute la presse "people" pour tout l’été. Pensez, ce mariage de la carpe et du lapin, c’est un peu le remake des noces entre le prince Rainier de Monaco et l’actrice hitchcockienne Grace Kelly, de David Beckham avec la Spice Girl Victoria Adams, avec en plus la fierté franchouillarde de voir un petit frenchy à la fois s’imposer dabs le sport n°1 aux USA et de ramener une vedette d’Hollywood, un peu comme si la France avait récupéré la Louisiane vendue par Napoléon ou si Ségolène Royal se faisait élire à la Maison-Blanche en épousant Brad Pitt.
La presse et les consommateurs aiment à se repaître de rires et de larmes. Mais les larmes sont toujours plus vendeuses. L’actualité de quatre décès contemporains prouve cependant, s’il en était besoin, que les plus retentissants sur le plan médiatique ne sont pas forcément les plus marquants dans l’histoire culturelle. Ainsi l’événement le plus souligné en ce printemps 2007 par la chaîne TF1 a été le décès du jeune chanteur Gregory Lemarchal à l’âge de 24 ans. Un décès, surtout survenu dans la jeunesse, est toujours un drame individuel et familial dont la douleur absolue ne saurait se mesurer à l’aune de quelque aune de célébrité. Mais l’exploitation mercantile de la souffrance tragique est, quant à elle, indécente et nauséabonde. Car c’est cette même chaîne qui avait propulsé ce jeune garçon atteint de la mucoviscidose sur le devant de la scène de la Star Académy en jouant à plein de la compassion mélodramatique qui prétend défendre jouer aujourd’hui une mission humanitaire en rendant à cette star éphémère un hommage national surtaxé et hypocrite. Les autres chanteurs kleenex de cette émission sont déjà oubliés sans être enterrés.

Jean-Claude Brialy, lui, n’était pas une créature de télévision. Sa longue carrière cinématographique lui avait donné une célébrité et une réputation que ses chroniques mondaines ne firent qu’accréditer. Mais alors que l’âge l’avait écarté des premiers rôles, le brillant et caustique chroniqueur avait su, à son tour se mettre au diapason des commérages médiatiques. Un peu d’esprit, beaucoup de cruauté, du cynisme et de l’obséquiosité, de la marginalité et un discours conventionnellement licencieux, l’acteur de Truffaut, Rohmer, Chabrol et Louis Malle s’est transformé en majordome des plateaux télévision. Ainsi en rendant hommage à Brialy, c’est plus à son petit personnel qu’à l’artiste de cinéma que le média proéminant consacre une nouvelle autocélébration.

Combien de temps a consacré TF1 aux décès de René Rémond et Pierre-Gilles de Gennes ? Qu’ont dit les médias grands publics de ces deux disparitions ? Pas grand-chose. Le premier n’était après tout qu’un des plus grands historiens contemporains, en plus d’avoir été résistant, président d’université, professeur à Sciences Po et membre de l’Académie Française, le second Prix Nobel de physique, normalien, agrégé de physique, docteur ès sciences, directeur de l’Ecole supérieure de Physique et Chimie industrielle de la ville de Paris, membre de l’Académie des Sciences et professeur honoraire au collège de France. Pas de quoi faire un prime time ni une ligne dans Gala. L’un et l’autre n’avaient pourtant pas boudé cet outil de communication. René Rémond en commentant régulièrement l’actualité politique et en siégeant dans divers conseils d’administration d’organismes publics de radio télédiffusion, Pierre-Gilles de Gennes en cherchant à vulgariser la science, notamment auprès du jeune public et en participant même au film de Claude Pinoteau Les palmes de M. Schutz aux côtés de Georges Charpak. Paradoxalement, celui dont la télévision a négligé la disparition, est même à l’origine des progrès scientifiques dans le domaine des écrans plats, ceux-là mêmes qui servent de vitrine aux vedettes susnommées. Quant à René Rémond, il est à l’origine de la constitution en France d’une "histoire du temps présent" qui valorise davantage apparemment les Parker, Longoria, Lemarchand et Brialy que le sien et celui de Pierre-Gilles de Gennes. Mais l’Histoire, la vraie est celle qui fait le tri entre les postérités méritées et fertiles et les célébrités usurpées et volatiles.

Bernard MARTIAL

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