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Tilelli de mes cinq ans
samedi 3 mai 2014
par Yafelman
Pour certains, Tilelli est synonyme de liberté, alors que pour d’autres le mot renvoie à la détention politique, et plus particulièrement au fameux procès de 1994. Or, Tilelli pour moi est tout autre. Un repère qui me lie, par-dessus tout, aussi bien au passé qu’au présent. Il me suffit d’entendre ou de prononcer "Tilelli" pour voir remonter à la surface des souvenirs enfouis depuis si longtemps au plus profond de moi. Disons que Tilelli est ma madeleine de Proust.



En 1994, nous habitions encore à Tinejdad où mon père exerçait son métier d’instituteur. Et comme Tinejdad n’est distante que de 20 km de Goulmima, dite aussi Tizi-n-Imnayen, nous nous y rendions chaque semaine. Ce qui me permettait d’assister à toutes les activités que l’Association Tilelli avait l’habitude d’organiser au profit des enfants, tous les samedis après-midi. Etant trop zélé, je me mêlais déjà aux affaires des grands. C’est ainsi que j’ai appris bien avant le commun des militants qu’il y aurait une marche protestataire à Imteghren (Errachidia), un certain 1er mai 1994.
Bien que nous ayons invité des amis à dîner, en cette soirée du 1er mai, mon père tarda à rentrer à la maison. Inquiète, ma mère essaya de le joindre par téléphone mais elle n’y arriva pas. Pendant ce temps, je me mettais à chanter en l’honneur de nos invités toutes les chansons que j’ai apprises par cœur à l’association. Toutefois, un fracas assez étrange surgit. Mon père rentra tout en sueur, on dirait qu’il a été traqué pas des zombies. Il ne s’est exprimé que deux ou trois fois pour souhaiter la bienvenue aux invités.
Une fois servis, ceux-ci quittèrent dans une indifférence totale, comme s’ils savaient qu’un problème de grande envergure était en projet.
Mon père, me croyant endormi, chuchota : "Hat ttyasin icirran" (Les amis ont été enlevés). Rien que cette phrase ! Elle était à elle seule capable d’éclairer ma lanterne. Mon père rassura ma mère que mon oncle (ndlr. : Hamid Lihi) n’a pas fait l’objet de kidnapping.
Nous arrivâmes de bonne heure à Goulmima où des polémiques furent déjà répandues. "Ayt Wazul", comme ils furent appelés par la communauté, étaient tous dans le collimateur du pouvoir. Et tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, tenteraient de leur venir en aide seraient malmenés par des bourreaux dignes de ceux de "l’année de la Chienne".
Alors certains jeunes, pour marquer leur mécontentement vis-à-vis de ces détentions arbitraires, criaient à haute voix : "Wa Azul" n’importe où et n’importe quand. Des slogans furent, un peu partout, écrits sur les murs et une tension sécuritaire, suivie d’une compagne d’intoxication, gagnait progressivement la ville.

Feu Hssa Lekhbab qui était un redoutable militant de gauche nous rendait visite chaque jour pour avoir des nouvelles des enlevés. Dans sa tête de maquisard, enfin c’est ce que je pense, les militants de Tilelli étaient arrêtés suite à un coup d’Etat contre le pouvoir en place. D’ailleurs, ses conseils qu’il tenait toujours à exprimer dans la stricte discrétion en témoignent. Je l’ai entendu dire à mon oncle : "Imettinen ayed ur isawalen, ha-n isemḍal tama-nnek, awey ẓares-nn sslaḥ. Ader-as-nn diges" ("Enterre les armes dans le cimetière d’à-côté, les morts ne parlent sûrement pas"). Les armes auxquelles il faisait allusion finiront effectivement en cendre mais ce n’est pas mon oncle qui s’en chargera.
En réaction, un ami de la famille essaya de lui expliquer que Tilelli n’a rien de politique et que les détenus sont des gens de culture qui, en principe, réfutent et condamnent tout recours aux armes et à la violence. Oncle H’sayen rétorqua sobrement : "sseyyassa akw ayennaɣ" ("peu importe l’explication, c’est toujours politique").
Dans ses yeux luisaient un honneur étincelant révélant son mécontentement face à cette injustice. Ceux qui nous rendaient visite se méfiaient de lui et ne réagissent jamais à ses propos.
Épaulée par la mère de Moha Moukhlis, ma grand-mère décida d’incendier tout objet susceptible de justifier une condamnation contre ses fils. L’amour d’une mère pour son enfant ne connaît ni loi, ni pitié, ni limite. Il pourrait anéantir impitoyablement tout ce qui se trouve en travers de son chemin. Des coffrets de cassettes inédites et introuvables de poètes décédés ont été détruits à coup de massue (azdouz). Des magazines dont Itij (le Soleil) et Tafsut (le Printemps), toutes clandestines, ont été à leurs tours brûlées. J’y ai participé comme un nazi à "l’immolation" par le feu de toute cette documentation.

Durant tous ces premiers jours d’incarcération, le téléphone sonnait et les militants faisaient en sorte que la bibliothèque de Tilelli soit sauvée. Les autorités avaient placé un policier permanent en face du siège de l’Association, attendant le feu vert pour la prendre d’assaut. Des jeunes s’étaient introduits discrètement dans le local et ont mis l’important et précieux fond documentaire de l’Association dans des sacs spécialement conçus pour la conservation des dattes. Et comme si de rien n’était, ils avaient subrepticement chargé lesdits sacs dans une charrette à âne, laquelle serpentait en plein cœur de la ville avant de rejoindre la maison d’un adhérent.
C’est dans le jardin de cet adhérent que les sacs remplis de livres, de cassettes et des banderoles ont été enfouis. J’ajouterais un tout petit détail, les militants tenaient, après y avoir enterré "les preuves du crime’’, à irriguer abondamment ce jardin. A cet âge, je m’attendais à y voir pousser l’arbre de la connaissance (rire). Un arbre qui donnerait comme fruit l’Amawal de Dda Lmulud, Aït Menguellet Chante ou encore des albums sur cassette, genre L’ironie du Sort du Rebelle (ndlr. : Lounes Matoub).
J’apprenais, entre-temps, par-ci par-là, que des avocats sont venus de partout à Imtghren pour défendre les détenus qui y sont séquestrés.
Pendant ce temps, la répression s’intensifie à Goulmima. Des jeunes ont été interrogés par la police et placés, par leurs familles, en une sorte de garde à vue. Les rares plaques commerciales transcrites en Tifinagh ont été, bon gré mal gré, saccagées.

Je me souviens que le verdict, tombé le 27 mai 1994, était d’une rigidité et d’une lourdeur désespérante. C’est tout le monde qui, à l’époque, parlait de la bravoure des détenus pour faire semblant d’oublier l’injustice subie. Les gens se racontaient que les détenus s’étaient exprimés, malgré tout, en Tamazight.

Après quelques mois de séquestration caractérisés par une résistance hors du commun accomplis par des détenus et une solidarité de fait et des Amazighs et des organisations de défense des droits de l’Homme, surtout pas celles acquises à la gauche, Tilelli sort victorieuse, la tête haute.

Une caravane de plus de soixante voitures est allée accueillir les fils terribles de la liberté, Ali Ikken, Ali Harcherras, M’barek Taous et Omar Derouich. Nous les avons accueillis par des youyous que poussaient à plein gosier nos mamans et nos grand-mères. Je conclurais en citant Hamid Amhal qui, inspiré par ces événements, composa les vers que voici :

Γris ar Tizi-wezzu da ttfukkun
Winna iran alemmud ad ten-isinen
Tamaziɣt tella g tmizar n uẓur
Han uẓu-nnes ad izher ad iεlula
Tamaziɣt ikes’ am Umaziɣ n umur
Icenga-nnem ur am-ssugiren aḍu
Dɣi nnag di-lulen widda iεeẓẓan
Aẓur-nneɣ ad ilkem ad afen aman
Han aggwa-nnem a zzaɣt yad ur yattuy
Hat tufamt afud g widda kem-iran



Asafar Lihi

Asafar Lihi



Dossier Tilelli : 1994-2014



- Que reste-t-il de Tilelli vingt ans après le procès de 1994 ?

- Ali Harcherras : les associations amazighes doivent adapter leurs objectifs et leurs stratégies aux nouvelles donnes.

- Tamazight dans le collimateur du pouvoir, par
Moha Mokhlis, in Tifinagh n° 3-4 (mai 1994)


- Tilelli 1994 : la presse en a parlé

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