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Le curieux parcours de Hassan Hattab
Extrait de "Algeria Watch"
samedi 11 juillet 2015
par Masin
Voir également "Comprendre AQMI"
par
François Gèze et Salima Mellah


Hassan Hattab, alias Abou Hamza, a fait couler beaucoup d’encre. Les péripéties le concernant rappellent étrangement celles des deux précédents émirs du GIA, qui tous deux avaient plusieurs fois été déclarés morts avant de resurgir brusquement. Ainsi, deux mois seulement après sa nomination définitive à la tête du GSPC, le quotidien El-Watan affirme qu’il a été tué et que l’un des anciens parachutistes, Okacha, a repris le flambeau [1]. Pourtant, les communiqués ultérieurs du GSPC continueront d’être signés par Hattab jusqu’à sa destitution en août 2003 ; et différents organes de presse prétendront que ce dernier serait pris en otage par un « quatuor formé de trois anciens parachutistes, Okacha, Azeddine, Messaoud, et d’un ancien gendarme, Abou Djoudjana, qui auraient de fait pris la direction du GSPC en installant Abou El-Bara (de son vrai nom Mohammed Zerabib) comme “mufti” du groupe, et en exécutant un proche de Hattab, Mohammed Lamine. Un autre proche de Hattab, Sahraoui, aurait été destitué et remplacé par Abderrazak Abou Haïdara, proche d’Okacha [2] ». Cette information sera relayée pendant des mois [3].

En tout état de cause, la présence de tant d’anciens militaires à la direction du GSPC est pour le moins curieuse : quand on connaît le rôle joué antérieurement par de faux « déserteurs » au sein des GIA, et dès lors que – nous y reviendrons en détail – Abderrezak El-Para est bien un agent du DRS, il semble hautement probable que tous ces hommes étaient en fait en mission pour le compte du DRS.

Le 2 janvier 2000, la presse rapporte une nouvelle fois la mort d’Hassan Hattab [4]. Puis, le 13 janvier 2000, la radio nationale annonce qu’il s’apprêterait à se rendre dans le cadre de la politique de « concorde civile » et qu’il serait en contact avec un négociateur mandaté par des militaires. Rapidement, le GSPC dément ces informations par deux communiqués signés de son nom [5]. Comme pour ajouter à la confusion, le président Bouteflika envisage dans un entretien à la chaîne libanaise LBC l’octroi d’une amnistie au GSPC de Hassan Hattab, au motif qu’il n’a pas été mis en cause dans des massacres de civils, mais avait pris pour objectifs l’armée et les forces de sécurité. Par la même occasion, il confirme que Hassan Hattab est encore en vie [6].

Au vu de ces informations contradictoires, on peut se demander si, à l’époque, le contrôle du GSPC ne fait pas l’objet d’un conflit entre différents clans du pouvoir. Ces informations rappellent en effet la manœuvre employée avec l’AIS en 1997, quand les hommes du président Zéroual tentèrent de trouver une solution politique avec ses dirigeants, alors que le DRS négociait une reddition. Court-circuitant le clan présidentiel, le général Smaïn Lamari, numéro deux du DRS et principal organisateur depuis 1991 de la manipulation des groupes armés « islamistes », avait pris l’affaire en main : l’AIS a été contrainte à un cessez-le-feu, annoncé le 1er octobre 1997, et ses membres ont bénéficié d’une « grâce amnistiante » en 2000 garantissant la liberté à ceux qui en avaient accepté les conditions – mais ne leur permettant pas, contrairement aux promesses faites, d’exercer une quelconque activité politique autonome. Dans l’épisode de 2000 concernant le GSPC, il semble que la manœuvre du « clan Bouteflika » ait également échoué : Hattab, qui aurait pourtant réussi à convaincre nombre d’émirs locaux de se rallier à la politique de réconciliation, ne se rendra pas et les ex-militaires conserveront le pouvoir au sein de l’organisation après avoir tué son beau-frère Abou Zakaria, responsable médical du groupe [7].

Hassan Hattab se serait alors rallié à l’option des « militaires » de refus de toute reddition [8]. Il est toutefois difficilement imaginable que des compagnons d’armes acceptent non seulement la présence mais encore l’autorité d’un dirigeant qui pendant des mois aurait négocié avec le commandement militaire. Curieusement, alors que les autorités avaient affirmé, plus de deux ans auparavant, la responsabilité de Hattab et des GIA dans l’assassinat, le 25 juin 1998, du très populaire chanteur kabyle Lounès Matoub, son nom disparaît de la liste des coupables présumés [9]. Et El-Watan croit savoir qu’entre-temps le GSPC se serait scindé en deux groupes, celui de Hassan Hattab, qui « se serait mis au vert en attendant des jours meilleurs », et celui des « paras », dirigé par Okacha et prônant la continuation de la lutte armée [10]. Ce qui n’apparaîtra jamais dans les communiqués ultérieurs du GSPC... Déjà à l’époque, certains observateurs doutaient de l’autonomie de certains groupes armés. En avril 2001, le président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), Me Ali Yahia Abdennour, affirmait : « Il existe aujourd’hui deux organisations islamistes : le Groupe islamique armé (GIA) et le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). Certains de leurs groupes sont infiltrés par des officiers qui, bien formés, en prennent rapidement la tête. Des rescapés ont certes affirmé qu’ils ont reconnu des islamistes parmi les assaillants, mais la question est : qui sont les commanditaires [11] ? » En mai 2004, un long article des spécialistes « sécuritaires » du quotidien L’Expression, Fayçal Oukaci et Mohamed Abdoun, annonce à nouveau la mort d’Hattab : il aurait été tué à la fin de l’été 2003, parole de témoin oculaire, dans une purge interne, victime de ses pairs « militaires » [12]. Mais le GSPC fera état plus tard de sa « démission » de son poste d’émir national [13]... Un ancien compagnon de route, Mourad Khattab, alias Abou Omar Abd Al-Birr, responsable de la communication, se rendra fin 2005 aux autorités après avoir passé onze ans au maquis. Réhabilité, il racontera en septembre 2006 sa version des faits à un journaliste du quotidien arabophone El-Khabar : selon lui, Hassan Hattab aurait démissionné de son poste pour bénéficier de la réconciliation[El-Khabar, 10 septembre 2006.].

Et finalement, depuis 2005 et la politique de réconciliation nationale, il serait à nouveau impliqué dans des pourparlers avec les autorités ; à en croire ces informations, il négocierait donc depuis plus de trois ans. D’ailleurs, il a même donné en octobre 2005 une interview au journal londonien Ach-Chark el-Awsat [14], dans laquelle il appelait ses compagnons à déposer les armes. En 2007, il a été toutefois condamné par contumace, à plusieurs reprises, à de lourdes peines de prison.

Le parcours d’Hassan Hattab mérite une attention particulière pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il est présenté comme étant à l’origine de la création du GSPC et a été son émir officiel pendant presque cinq ans. Mais surtout, les « informations » livrées sur la trajectoire du personnage indiquent à tout le moins que de sérieuses luttes pour le leadership ont jalonné l’histoire du GSPC, qui malgré offensives militaires et dissidences annoncées – selon les médias algériens –, s’implante facilement dans d’autres wilayas. En fait, Hattab semble avoir été marginalisé dès 2000, les ex-militaires ayant pris la direction du groupe tout en le maintenant de manière fictive comme émir afin de préserver une certaine légitimité politique. C’est notamment la thèse du quotidien El-Khabar, qui prétendait en juin 2002 qu’Hassan Hattab aurait été isolé de son propre groupe par une faction « extrémiste », et ne serait plus que formellement l’émir du GSPC [15].

Extrait de "Al-Qaida au Maghreb ", ou la très étrange histoire du GSPC algérien - 1ère partie" (Algeria Watch, ) : "Première phase (1998-2002) : la constitution du groupe. Le GSPC, héritier direct des GIA"

Notes

[1El-Watan, 21 août 1999.

[2El-Watan, 28 septembre 1999.

[3Voir par exemple Liberté, 27 janvier 2000.

[4Liberté, 2 janvier 2000.

[5Communiqués du 13 janvier 2000 et du 1er février 2000.

[6Reuters, 2 février 2000.

[7Liberté, 5 février 2000.

[8Le Matin, 16 février 2000.

[9Le Quotidien d’Oran, 20 décembre 2000.

[10El-Watan, 2 mai 2000.

[11Le Courrier de Genève, 7 avril 2001.

[12L’Expression, 11 mai 2004.

[13Communiqué du 16 août 2005.

[15El-Khabar, 6 juin 2002.

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