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Libye : la quête du renouveau civilisationnel berbère
par Gérard Lamari
samedi 5 mars 2011
par Masin
C’est bien plus qu’un vent de liberté qui souffle sur la rive Sud de la méditerranée. Tout bonnement, il s’agit d’un profond séisme destructeur de régimes despotes et honnis. Le souffle est si puissant que rien ne semble l’arrêter. Pas même le mitraillage des foules dans les rues. Les cas libyens, égyptiens et tunisiens sont évidemment illustratifs.
Les secousses ininterrompues depuis le début de l’année apportent cet air frais et vivifiant d’une ère nouvelle.


Une fois de plus, la dialectique accélératrice vient narguer les analystes institutionnels et autres tenants attitrés de l’évolution « en douceur ».
Hubert Védrine, ancien ministre français des affaires étrangères, affirmait dans un colloque en décembre dernier que les pays du Sud de la Méditerranée ne pouvaient espérer au mieux qu’un dictateur éclairé ! Les peuples habitants ces régions seraient sous-développés politiquement et les libertés démocratiques loin de leurs préoccupations premières…
L’aspiration à mieux vivre intellectuellement serait ainsi trop ambitieuse pour ces « sous-hommes », autre mot utilisé dans un autre contexte, il est vrai, par un autre « socialiste » français. Cela dénote la perception affligeante que peuvent avoir quelques énarques « éclairés ».
Les manifestants de Tunis ou de Tripoli montrent, heureusement, que les gens de la rue sont mille fois plus lucides que les « Rotary » bien pensants et… à-la-rue. En France, et plus largement en Occident, la décadence, c’est fatalement les croupions. Evidence.
L’intelligentsia ne se bouscule pas au portillon pour exprimer son soutien au peuple libyen. Tout comme pour le tunisien ou l’égyptien d’ailleurs.
Il est vrai qu’à l’instar du nouveau ministre de l’intérieur, l’élite parisienne ne peut apparemment se passer des villégiatures traditionnelles « au chaud » dans les palais des dictateurs du Sud…

En ces temps hédonistes des « philosophes » et autres intellectuels de pacotille, les peuples en révoltes savent qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes.


Des révoltes insurrectionnelles de l’Afrique du Nord

Faisons, pour commencer, un aperçu général des rébellions en cours car le terme « révolution », usité par les médias, semble encore présomptueux. La suite nous dira ce qu’il en est.

De prime abord, nous pouvons observer que les révoltes insurrectionnelles actuelles ne sont pas dirigées ou orchestrées par des organisations centralisatrices. Ni par de quelconques officines. La lame de fond vient d’en bas, pure, hors de toute tutelle. Cela est évident pour la Tunisie, la Libye et l’Egypte…

En Algérie, la mayonnaise ne prend pas, et pourtant le malaise est similaire, voire identique. Il y a diverses raisons objectives et bloquantes. Nous en donnons les deux principales :

le mouvement social, politique et identitaire, continuellement vampirisé depuis vingt ans, n’a jamais fait de bilan ; il est en miettes permanentes ;
la « révolte » est suggérée d’en haut par quelques légaux oppositionnels siégeant au parlement ainsi que quelques comités de la société civile.

C’est bien connu : la révolution ne se décrète pas, même si les conditions objectives et subjectives sont largement atteintes. De toute façon, sous un tel chapeau suggestif, elle eut été factice ou simplement de palais. Les gens ne s’y sont pas trompés.

Depuis longtemps, les luttes en Kabylie sont légion et font référence en Libye, notamment chez les Berbères. Le peuple kabyle a débloqué l’Histoire en 1980 et sert, depuis, de repère pour la communauté amazighe. A titre d’exemple, la journée du 20 avril, jour du Printemps kabyle élargie en Printemps berbère, est célébrée par tous les Imazighen : des Chleuhs du Maroc, aux Berbères de Nefoussa de Libye, en passant par les Chaouis en Algérie, etc.

La phase se caractérisant par la stratégie de revendication au pouvoir central, est à son crépuscule et le nouveau centre de gravité s’est déplacé par la force des choses en Libye… qui est en passe de devenir le nouveau phare de l’Afrique du Nord.
La machine s’emballe de manière incontrôlée et les pouvoirs d’Alger et de Rabat suivent les événements d’un œil inquiet. Pour endiguer une éventuelle contagion - autre terme affligeant répété par les médias -, ces deux derniers proposent à la hâte des changements : levée de l’état d’urgence pour Alger et réformes institutionnelles pour Rabat.

Politiquement et culturellement atrophiée jusqu’ici, la Libye peut désormais montrer une voie saine. En Kabylie, le mouvement, continuellement éculé par quelques ambitions personnelles surexploitées par les services, n’a pas encore atteint son terme naturel : passer à l’auto-reconstruction révolutionnaire et cesser de peindre des banderoles (à l’intention de qui ?).

Les Libyens, eux, peuvent transformer l’essai, à condition qu’ils aient noté les erreurs de leurs voisins, tant dans le mouvement national des années 50 que dans l’Algérie « indépendante ». Leur situation leur a permis d’acquérir intuitivement qu’il ne faut rien négocier au système ni rien lui revendiquer. Ils ont compris qu’ils doivent se servir et se faire par eux-mêmes.


Une radicale convergence de la base


Il est indispensable de préciser la nouveauté. Il ne s’agit plus d’émeutes sporadiques de la « faim » des années 86 (en Tunisie déjà, mais aussi dans le constantinois algérien notamment). Le combat « contre la faim » a entretemps fait un saut d’envergure : il réclame dans la rue (et au prix du sang !) le renversement des régimes autocratiques.
Auparavant, il y eut l’emblématique printemps berbère de 80, acte fondateur qui avait déjà mis à mal le système monolithique algérien, puis par ricochet le royaume marocain. Ce mouvement constitue toujours le socle référent car il n’y en a pas d’autre, faute d’un nouveau moteur idéologique.
C’est le talon d’Achille qu’il faut maintenant combler car il n’y a pas à notre connaissance de nouveaux textes fondateurs.

Pris de court, les amis et soutiens se rabattent malgré eux sur les vieux schémas obsolètes. Ils relèvent deux courants :

a) un courant modéré et « responsable » qui souhaite limiter les objectifs et prendre les affaires en main tout en mettant le futur sur le politiquement correct. Ce courant cherche à garder le corpus du système tout en présentant une image future plus « sexy ». Bref, il ne veut changer que la forme ;
b) l’autre, « dégageur » et dissolvant, vise avant tout à en finir avec l’ordre ancien. C’est la voie révolutionnaire qui veut aller jusqu’au bout et mettre fin au despotisme et à la corruption.

Mal à l’aise, les politiques européens (de droite comme de « gauche ») combattent insidieusement l’option radicale sous le prétexte fallacieux d’anarchie future suivie de l’invasion de l’Europe par des boat people
Les ressources naturelles libyennes étant immensément riches, pourquoi l’Europe craindrait-elle un afflux massif de gens qui s’exileraient de leur pays s’il y règne la liberté et la démocratie ?

Comme nous le verrons plus loin, les luttes en cours ne se limitent pas aux points (a) et (b). Elles sont aussi sociales (pour le moment en ce qui concerne le cas tunisien) et identitaires pour la Libye. Nous parions que le Sud tunisien, berbère, suivra immanquablement l’élan culturel et identitaire. A suivre.

Le temps passant, les « masses populaires » sont devenues moins gentillettes et ne font plus confiance aux élites. Elles sont déterminées et ont décidé de se saisir d’elles-mêmes de la clé de l’avènement ultime.

Dans la rue, il n’y a qu’une volonté : faire table-rase des systèmes en place. Quelques dignitaires des régimes en cause, fraichement reconvertis ainsi qu’un nombre d’apostats « oppositionnels », surfent sur les révoltes tout en espérant les domestiquer puis, à terme, les saboter. Mais les gens d’en bas semblent vigilants et font déjà barrage à cette confiscation convoitée.

Finalement, il n’y a pas deux courants, mais un seul, et il est radical ! La voie modérée, incarnée par quelques anciens du régime est repérée comme future larve parasitaire. Voilà pourquoi elle est combattue sans concession. L’exemple tunisien apporte bien des enseignements : le gouvernement de transition recule à chaque nouvelle offensive de la rue (remplacements successifs des ministres).

A travers les révoltes, il y a avant tout le préalable : se débarrasser d’abord des régimes en place. Cette lame de fond est admise par tous, mais les raisons, même convergentes, sont encore multiformes.

Nous en énumérons trois :

l’aspect social qui joue un rôle important en Tunisie. Faut-il rappeler l’élément déclencheur ? Bouazizi s’immole et met ainsi le feu sur le mal être social tunisien. En Egypte aussi, les revendications sociales ont été le point de départ du mouvement. Ce dernier, laissant les militaires organiser la transition, semble en recul par rapport à la Tunisie qui est intransigeante sur la question des libertés. Cela s’est vu confirmé par l’évacuation par la force du premier rassemblement au Caire de l’après Moubarak…

L’aspect politique qui le point d’orgue de la révolte. En Tunisie, comme en Egypte, et maintenant en Libye, la cristallisation s’effectue autour de la question démocratique. L’objectif est de renverser les régimes despotiques qui sévissent depuis plusieurs décennies. A l’heure actuelle, le niveau des luttes sur la question des libertés a atteint son point de non retour et ne peut qu’engendrer une victoire à terme ;

L’aspect identitaire : si en Tunisie ou en Egypte on brandit à tout vent le drapeau national, cela est différent en Libye. A l’Est, dans la région de Benghazi, on ressort le drapeau de l’ancien régime.
Est-ce à cause d’un manque momentané d’un ressort idéologique ?
A l’ouest, dans la région de Zouara et Nefoussa, il semble exclu de remplacer le régime actuel par l’ancien. D’où l’absence d’emblèmes ostentatoires dans leurs marches. Cette région berbère, qui s’étend sur tout le long de la frontière tunisienne, a une approche qui semble additionnelle, enrichissante. La spontanéité du mouvement, clairement unitaire avec la partie Est du pays, n’empêche pas sa supputation légitime de recouvrer ses valeurs civilisationnelles intrinsèques…


L’ère du Soi identitaire


Les révoltes en cours sont aussi (surtout ?) une revanche aux humiliations emmagasinées depuis la fin des décolonisations. Cela fait des décennies que les sociétés de l’Afrique du Nord sont verrouillées sur la question des libertés. Les matraquages religieux, l’ambiance mortifère et les dictatures lugubres ont immanquablement engendré une désespérance telle que l’unique aspiration des jeunes a été la fuite et l’exil.

La confiscation des pouvoirs au lendemain des « indépendances » a, dans les faits, réduit les nouveaux citoyens au titre de sujets. Les autorités y ont certes mis l’ingrédient du socialisme émancipateur « sans légumes ». C’est qu’une dictature reste une dictature !

A l’instar des kabyles, il s’ajoute aux autres régions berbères l’endurance d’une humiliation supplémentaire : l’insultante négation du fait amazigh. Un ministre algérien est allé jusqu’à affirmer que le berbère était une invention des Pères Blancs ! Un ex-président, inculte de son état, a assuré quant à lui que le berbère était un sous-produit venu du Yémen. Etc. Ces exemples sont, somme toute, révélateurs du mépris accumulé.

Officiellement, la langue berbère est interdite dans tous parlements (sauf en Libye qui, elle, n’en n’a pas). L’arabe saoudien imposé même si ce dernier n’a ni de sens, ni de réalité, dans le quotidien des habitants de l’Afrique du nord.

On peut se rappeler l’idiome qu’utilisa Ben Ali dans son dernier discours avant sa fuite en Arabie Saoudite – l’histoire est parfois ironique. Se voulant conciliant et recherchant l’apaisement, son intervention fut prononcée en langue locale. Ce fut l’unique fois dans sa longue carrière de dictateur !

Conclusion


- Sur la Libye :
La Libye ouvre une voie inattendue et inespérée. Voici un pays dont on pensait que la société était sclérosée, voire annihilée par un régime totalitaire et sanglant : pas de d’opposition organisée dans le pays, pas de société civile, point d’associations, ni de syndicats, et peu de soutien externe.
L’évolution semblait figée tant la complicité passive de l’Occident ne regardait que ses intérêts économiques nombrilistes (pétrole, uranium…). Malgré le déficit d’habitants (le pays ne compte que 6 millions avec une forte proportion de Berbères), malgré l’armada de mercenaires, de moukhabarats omniprésentes, etc., ce peuple est entrain de faire sauter le bouchon.
La liberté est plus robuste que la force et la pureté de cristal est supérieure aux combinaisons de circonstances.

- Sur la diaspora :
Réducteurs et simplificateurs, les médias internationaux, mais aussi les politiques, usent allègrement de la terminologie « révolutions arabes ». Aveuglés et ayant peine à suivre, les quelques soutiens sincères leur emboitent le pas. Ces derniers rendent malgré eux un bien mauvais service aux luttes en cours.
En France et ailleurs, certains textes sont en partie rédigés en arabe, le berbère se trouvant encore éternellement sous le paillasson. Les rassemblements et marches de soutien sont généralement composés de Français et de Kabyles. Soutien de compassion tant les slogans sont toujours en arabe ?
Il y a décidément l’insoutenable mimétisme des pseudo-soutenants auxquels nous devons ouvrir les yeux et donner des informations sur les réalités. C’est le rôle de la diaspora (nous…) que d’être plus intelligibles.


Gérard Lamari.





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3 Messages

  • Libye : la quête du renouveau civilisationnel berbère 5 mars 2011 16:30, par Saga des Gémeaux

    Bravo pour cette analyse. Le problème des Européens c’est qu’ils ne veulent pas voir la réalité concernant l’Afrique-du-Nord amazigh. Quand on lit les journaux français on voit comme titre : "Révolte arabe, révolution arabe, pays arabe, Maghreb arabe etc....". Les journalistes français sont incapables de dire autre chose que ça. Mais comme le dit l’analyse, il revient à la diaspora de faire un travail de communication et de compréhension concernant l’Afrique-du-Nord amazigh. Concernant les dirigeants de droite comme de gauche qui se sont entichés de la bête de Tripoli et qui concluaient des contrats dans le but de s’approprier le pétrole, ils se sont discrédités auprès des peuples nord-africains et surtout la France dont l’image est désormais ternie par son ancienne ministre des affaires étrangères. Les peuples imazighen libyen et tunisien ont montré que l’aspiration à la liberté était la plus forte. D’après vous quel est l’allié du bouffon de Tripoli ? Réponse : Ben Laden. Car ce dernier détestant la liberté voit que les peuples imazighen veulent autre chose qu’une théocratie fasciste. Et notre yéménite attardé a tout intérêt à ce que Kadhafi l’emporte sinon il servirait à quoi si la révolte gagne définitivement la Libye ? Il ne servirait plus à rien et son discours n’attirerait plus grand monde. Comme tout amazigh je souhaite la victoire du peuple amazigh libyen dans sa lutte contre l’impérialisme arabo-musulman.

    Saga des Gémeaux

    • merci beaucoup pour cette excellente analyse notre culture est un biotope ressemblant a un cristal organique a multiples facettes qui reflètent bien l ouverture et la rationalité nos lois sont par excellence de base notre culture et notre génie a bien outrepasse les frontières pour participer a la fondations des valeurs méditerranéennes qui participer et bien a leur tour pour fonder les valeurs universelles. nous sommes des méditerranéens en profondeur avec nos nobles prolongements africains mais hélas on a été délaissé par les uns et méprisés par les autres, pour tomber a la fin dans les bras des iqabliens venus de nulle part voici bien notre sort ... on originaire d ici de tamazgha la berberie on a rien a avoir ni avec le yemen ni de aljazira on est pas tombe du ciel nous sommes produit par le travertin afza et fazaz notre culture est liée a la terre et non pas au ciel notre langue ni celle de Molière ni langue de dhadh... notre langue est bien langue de la terre elle promulgue a travers sa culture la simplicité la pédagogie et la rationalité et la démocratie ainsi que l aptitude a intégrer la modernité... tout régime qui veut bien réussir son histoire doit promouvoir et la culture et la langue amazighs, symboles de l Afrique du nord tamazgha et symbole de la réussite ... on vainquera... on as pas de religion amazigh mais nous avons la pensée et l intelligentsia amazigh si nos éminents journalistes qui pour des plats epicees au cumen emporte par les siroccos de l ouest parle de ce qui araméen ou ara bien au détriment de lamazigh ils riront bien les derniers ms de leurs ... a bon entendeur azul
  • Très bonne analyse, claire et lucide de la donne nouvelle. Merci. Il serait temps que nous roulions enfin pour nous. Le renouveau en cours est bien plus qu’un souffle démocratique certes légitime et manquant, c’est une refonte de civilisation dont il est question. Gérard met le doigt là il faut creuser. Tanemmirt, Sifaw