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L'Etat algérien, un Etat hors la loi...
Entretien avec Yasmina Oubouzar
jeudi 9 août 2018
par Masin
Parmi les organisations et structures amazighes qui se sont mobilisées en soutien à Salim Yezza, il y a le Collectif des Amazighs en France (CAF) qui a très vite, après l’arrestation du militant, réagi et organisé des actions de dénonciation et de sensibilisation, notamment à Paris.
Dans un communiqué publié le 7 août, le jour où le tribunal algérien de Tagherdayt a rendu sa décision, le CAF demande l’acquittement pur et simple de Salim Yezza.
Pour en savoir plus, nous avons interviewé Yasmina Oubouzour, l’un des membres fondateurs du CAF.



Tamazgha.fr : Le 14 juillet 2018, Salim Yezza, un militant amazigh des Aurès est arrêté à l’aéroport de Biskra, dans les Aurès, alors qu’il s’apprêtait à prendre l’avion à destination de Paris. Il s’était rendu dans les Aurès pour assister aux obsèques de son père décédé le 9 juillet. Un procureur algérien à Taghredayt aurait émis un mandat d’arrêt à son encontre l’accusant d’ « appel à attroupement et à la haine ». Le 7 août, le tribunal de Tagherdayt le condamne à 1 an de prison avec sursis. Le jour-même il quitte la prison de Tagherdayt.
A Paris, le Collectif des Amazighs en France s’est aussitôt mobilisé pour dénoncer l’arrestation de Salim Yezza et demander sa libération.
- Quelles sont les raisons qui ont poussé le CAF à se mobiliser ?


Yasmina Oubouzar : Le CAF s’est mobilisé parce la défense des droits des Amazighs est dans son rôle, tant sur le plan de la défense des militants que des territoires ou du patrimoine. Mais je dois avouer que nous avons été surpris par cette arrestation pour le moins inédite. En effet, c’est bien la première fois qu’un militant est arrêté et mis en détention pour avoir exprimé sur les réseaux sociaux sa solidarité avec d’autres militants. Autrement dit, l’Etat algérien a décidé de museler tout le monde, y compris ceux qui s’expriment sur les réseaux sociaux et même ceux qui ne sont pas quotidiennement soumis à ses lois scélérates et à sa répression sauvage et débridée, autrement dit les militants établis dans la diaspora.
Ensuite, au-delà du fait que Salim soit membre fondateur de ce Collectif, et qu’il est donc tout à fait normal que le CAF réagisse, il est d’abord un camarade de lutte, un grand humaniste et surtout un artisan hors pair de l’unité et de la solidarité entre les Amazighs. C’est donc en plein cœur que le CAF a été touché.
Par ailleurs, les circonstances odieuses de son arrestation nous ont particulièrement indignés. L’Etat algérien a en effet mis à profit un deuil familial pour arrêter un militant des Aurès qui œuvre, et bien au-delà du CAF en lui-même, au rapprochement des Amazighs avec beaucoup d’intelligence et de générosité. A travers cette arrestation, l’Etat algérien a tenté de porter un coup dur au rapprochement et à la cohésion des Amazighs qui sont, à notre sens, les seuls moyens dont nous disposons pour que l’Afrique du nord se réapproprie enfin son histoire, sa culture et son identité.


Pourriez-vous nous rappeler les différentes actions menées par le CAF en faveur de Salim Yezza ?


- Salim a été arrêté le 14 juillet, nous avons immédiatement commencé par des actions d’information, de sensibilisation et de mobilisation à travers les réseaux sociaux. Puis nous sommes passés aux actions de terrain. Nous avons organisé un premier rassemblement de soutien et de solidarité le 21 juillet devant l’ambassade d’Algérie, puis un deuxième rassemblement le 28 juillet sur la Place de la République. Notre troisième et dernière action en date s’est déroulée le 7 août, soit la veille du verdict, devant le siège de l’AFP où nous avons décidé de lui délivrer "ostentatoirement" l’information qu’elle refuse de délivrer. D’ailleurs, dès notre arrivée, un journaliste de l’AFP est venu à nous pour connaître l’objet de notre présence et même nous recevoir. Surpris par cet intérêt pour le moins inattendu, nous en avons profité pour lui dire ce que nous pensions de cette affaire et lui remettre un dossier de presse complet sur Salim Yezza. Ensuite nous avons délivré et mis en scène nos "Flash info" sur la situation gravissime des droits humains en Algérie et au Maroc. Tout en imitant les grands médias audiovisuels, notamment avec les musiques génériques des "flash info" radiophoniques et visuels, nous avons évoqué les violations flagrantes des droits humains avec les cas emblématiques de Salim Yezza pour les Aurès, de Merzouk Touati pour la Kabylie, de Nasser Zefzafi pour le Rif et de Mustapha Ouyaba pour le Mzab.


Que pensez-vous de la décision du tribunal de Tagherdayt rendue le 7 août ?

- Bien que soulagés par la remise en liberté de notre camarade, nous rejetons catégoriquement le verdict prononcé par le tribunal de Ghardaïa et persistons à exiger son acquittement pur et simple. Salim Yezza n’est certainement pas coupable d’incitation à attroupement, encore moins d’incitation à la haine. Il est très exactement le contraire de cette haine qu’ils ont essayé de lui coller. Notre Collectif a immédiatement dénoncé et condamné la décision du tribunal de Ghardaïa ; une décision qui vient d’ailleurs renforcer notre profonde conviction du caractère "hors la loi" de l’Etat algérien. Ce dernier n’est même pas fichu de respecter des lois qu’il promulgue lui-même.

Cela dit, les conditions carcérales de Ghardaïa sont extrêmement dures, nous sommes donc « "émotionnellement" soulagés par la remise en liberté de notre camarade, d’autant plus qu’il souffre déjà d’une maladie respiratoire chronique due au métier de tailleur de pierre qu’il a exercé pendant un moment dans les Aurès. A ce propos, nous tenons à remercier son avocat, Me Koceïla Zerguine, pour avoir obtenu sa libération en gérant ce dossier avec habileté et clairvoyance. Nous précisons par ailleurs que nous tenons d’ores et déjà l’Etat algérien responsable de tout préjudice porté à l’état de santé de notre camarade durant sa détention.


Quelles sont alors les actions que votre collectif prévoit dans les prochains jours ?

- Nous allons suivre de près l’évolution de l’affaire et agirons en conséquence. Comme vous le savez, l’avocat de Salim Yezza va faire appel de cette décision et saisir deux rapporteurs de l’ONU sur la dégradation de l’état de santé de Salim dans la prison de Ghardaïa. Aussi, nous procèderons à toute action qui puisse être utile à l’aboutissement de cette initiative. Pour le moment, nous attendons de voir la suite des évènements afin d’être le plus efficace possible.


Peut-on dire qu’à travers cette arrestation l’Etat algérien compte couper les liens entre les différentes composantes amazighes et s’attaquer par la même à la solidarité amazighe ?

- Salim Yezza est un militant des Aurès particulièrement connu pour sa solidarité sans faille avec toutes les composantes amazighes. En tant que militant amazigh des Aurès, Salim a toujours mis un point d’honneur à être farouchement solidaire des Amazighs de Lybie, de l’Azawad, du Rif, de la Kabylie, du M’zab … ; et ce dans les moments les plus durs, c’est-à-dire au plus fort des grandes vagues de répression qui se sont abattues sur les Amazighs. C’est d’ailleurs à ce titre, pour sa solidarité avec le M’zab, qu’il a été arrêté et mis illégalement en détention.

En filigrane, ce qu’il y a à comprendre des chefs d’inculpations mensongers de l’Etat algérien relève tout bonnement du "délit de solidarité". En Algérie, la solidarité inter-amazighe constitue le plus grave des "délits" ; et ce pour la simple raison que cela constitue un vrai danger pour l’Etat algérien. Il en est d’ailleurs de même pour les autres Etats qui squattent les territoires amazighs.

Cela dit, je tiens à souligner que Salim, tout comme le CAF d’ailleurs, n’est pas seulement solidaire des Amazighs mais de tous les peuples qui subissent les injustices de l’Histoire ; notamment avec les Kurdes qui vivent des situations intolérables et avec lesquels nous exprimons régulièrement notre solidarité en participants, par exemple, à quasiment toutes leurs actions. Les Kurdes n’ont d’ailleurs pas manqué de manifester à leur tour leur solidarité. L’amitié et la solidarité entre nos peuples se sont construites sur les braises de nos souffrances et il n’y a rien de plus fort que cela.


Le CAF défend aussi d’autres militants amazighs qui croupissent dans les prisons des régimes arabo-islamiques établis en Afrique du nord. Pourriez-vous nous dire un mot là-dessus ?

- C’est exact. Autant que possible, et dans la mesure de ses moyens humains et financiers, le CAF défend tous les militants amazighs victimes du racisme et du despotisme des faux Etats d’Afrique du Nord. A travers les cas emblématiques de Kameleddine Fekhar, de Khodir Sekkouti ou de Salah Abbouna, c’est l’ensemble du M’zab que nous avons défendu.
A travers les cas emblématiques de Karim Lechkar ou de Mohcine Fikri, c’est l’ensemble du Rif que nous avons défendu. C’est globalement ainsi que nous agissons. A partir d’un cas flagrant de crime, de déni ou d’injustice, ce sont les victimes de tous ces crimes que nous défendons aussi, et au-delà encore, ce sont les peuples qui les subissent dans l’indifférence générale que nous défendons.

Nous reviendrons d’ailleurs très prochainement avec des actions sur la question du Rif, de la Kabylie et du M’zab. Il est intolérable que plus de 500 citoyens rifains, dont des mineurs, croupissent dans les geôles du Makhzen ; il est intolérable que les citoyens kabyles, Merzouk Touati et Massinissa Ben Allioua, croupissent dans les prisons algériennes, il est intolérable que Mustapha Ouyaba et beaucoup d’autres citoyens mozabites, croupissent dans les prisons, encore une fois algériennes.

Nous comptons vivement sur l’élan de solidarité inter-amazighs qui s’est manifesté pour notre camarade Salim Yezza. Malgré toutes les entraves et la perversité diabolique de ces Etats qui squattent l’Afrique du Nord, Salim Yezza et d’autres militants ont réussi à bâtir des ponts entre les peuples amazighs. Voilà un acquis à préserver et à généraliser. Il y va de notre survie à tous.

Avec nos plus chaleureux remerciements pour la parole que vous nous avez accordé.


Propos recueillis par
Masin Ferkal.




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