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Un puzzle sans image
Par SID-LAKHDAR Boumédiene (*)
vendredi 25 février 2005
par Masin
Si le petit enfant irakien s’essaie au montage du puzzle sorti des urnes pour lecture de son avenir, il ne comprendrait pas l’image d’ensemble qui s’en dégagerait. Tout se passe comme si des amas de couleurs et de formes s’assemblaient dans un coin sans trop se soucier de l’harmonie et du sens général de la composition.

Les sunnites ont boycotté les élections et ne se satisfont pas des résultats, oui mais l’ennui est qu ils ont régné en maître du pays et doivent bien se convaincre que les temps ont changé. Ils n’ont qu’à espérer que les nouveaux majoritaires n’auront pas la même conception œcuménique qu’ils avaient adopté eux-mêmes.
Les Chiites ont enfin obtenu leur revanche en remportant haut la main les élections, oui mai l’ennui est qu’ils ne peuvent satisfaire une population qui leur demande justice et réunification avec le grand frère voisin. Trop surveillés, trop dangereux, puisque le recouvrement de leur pouvoir est du aux bonnes grâces de l’occupant qui, justement, veut en découdre avec ce grand voisin.
Les Kurdes sont seconds, oui mais l’ennui est qu’ils ont du taire la rivalité ancestrale de leurs deux factions politiques et ne sont guère avancés dans le dessin national qu’ils ont toujours appelé de leur vœux (et de leur sang).
On aurait rêvé que les résultats d’une élection tant souhaitée dans l’esprit démocratique fassent apparaître les clivages idéologiques divers que peut susciter les lourdes interrogations sur l’avenir d’un pays dévasté. La réalité nous donne une grande gifle pour nous réveiller et recouvrer nos esprits. Il n’en est rien et ne pouvait en être autrement. Les sunnites battus, les chiites vainqueurs, les kurdes en situation de force, quel horrible langage d’analyse électorale et quel désastre que ce tiers-monde qui n’arrive pas à se dépêtrer d’un pouce depuis que nous sommes au monde.
Tout cela ma révulse. Rien n’est changé, rien n’avance. Les dignitaires ne sont peut-être plus sunnites mais les instincts demeurent et ne prédisent rien de bon pour l’avenir. Toujours la même chose « eux ! nous ! comme ils nous ont fait ! » et la rengaine recommence. On change les acteurs, on laisse le même décor et le même auteur d’une pièce de théâtre morbide, mille fois jouée.
Pendant ce temps, en un autre lieu, les aarchs négocient avec un pouvoir central qu’hier encore ils combattaient en envoyant des enfants en première ligne à la mort. Ils obtiendront probablement le droit d’ajouter un peu plus de leur couleur dans une constitution qui ressemblera au même jeu du petit irakien. Un éclatement de couleurs du à l’évolution du rapport de force plutôt qu’à l’intelligence des peuples qui souhaitent composer une harmonie élégante. Et comme, d’une manière certaine, il n’en sortira rien, d’autres sacrifiés se joindront à la morbide liste lors de la prochaine fièvre et ainsi de suite.
Lorsqu’on comprendra enfin qu’une communauté nationale s’enrichit de ses pluralités, non pas forcément en les mélangeant (surtout pas diront certains et ont-ils probablement raison) mais en les faisant converger vers une composition où chacune des couleurs n’est là que pour donner de l’éclat à sa voisine et inversement, peut-être avanceront-nous d’un pas de géant. Si chaque couleur se battait pour avoir une place dans la palette, la palette serait belle mais ça n’avancerait pas plus dans l’œuvre à composer.
C’est en reconnaissant l’autre que l’on arrive à faire un tout. Aucune communauté n’est à bafouer dans ses droits légitimes, linguistiques et culturels. Et c’est peut-être en commençant par y réfléchir que les élections nationales auront un jour une chance d’aboutir. Par la reconnaissance de la pluralité et du droit à chacune de vivre sa vie on arrive paradoxalement à l’unité et non pas par l’action inverse.
Le bleu et le vert disparaissent-ils pour autant lorsqu’ils engendrent cette merveilleuse couleur de synthèse, le vert, couleur de l’espoir ? (et de mon patronyme, permettez-moi d’y voir un clin d’œil mais seulement si l’on prenait la peine de ne pas continuer au prénom qui risque de briser le tout par un mauvais souvenir de l’histoire).
Et pendant ce temps, loin de là, un petit enfant noir en Afrique s’essaie à un autre jeu pour décrypter le sens de son avenir : « Dans la famille Eyadema, j’échange le père contre le fils... », « Moi, lui répond l’autre enfant perspicace, je garde les cartes de la famille du général, c’est toujours gagnant... »

P.-S.

(*) Enseignant.

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