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Affaire Matoub
L'assassinat de Lounès Matoub ou comment "soulever" la Kabylie...
samedi 9 juillet 2005
par Masin
Il est difficile de dissocier l’assassinat de Lounès Matoub de la stratégie d’un clan de la junte militaire algérienne de déstabiliser le général Zeroual. Pour cela, le moyen était de provoquer la Kabylie et la pousser à la "révolte"... une révolte cependant contrôlée et qui devait servir les seuls intérêts de ses "organisateurs"...
Mais pourquoi c’est Lounès qui devait en faire les frais ? Et pourquoi la Kabylie, encore une fois, n’a pas su déjouer le piège ?
Nous avons vu comment les relais locaux de la junte militaire en Kabylie avaient tout fait pour faire admettre la thèse islamiste dans l’assassinat de Lounès. Pourtant l’opinion kabyle était, et l’est toujours, claire : jamais la thèse de l’assassinat de Lounès par les services du DRS et leurs relais locaux n’a été remise en cause... Le slogan "Pouvoir assassin" à lui seul en dit long quant à ce que pensent les Kabyles de cette affaire.

Mais malgré cela, il n’y a pas eu vraiment de littérature à ce sujet ! Et l’un des ouvrages qui traite de cet assassinat est celui intitulé "Françalgérie. Crimes et mensonges d’Etats", de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, publié aux éditions La Découverte en 2004.

Avec l’aimable autorisation de l’éditeur ainsi que des auteurs de l’ouvrage, nous reproduisons ci-après le chapitre de l’ouvrage qui traite de l’assassinat de Lounès Matoub. Il apportera certainement des éléments de compréhension supplémentaires à celles et ceux qui ne comptent pas oublier l’assassinat de Lounès...


La carte kabyle contre Zeroual






En organisant les terribles massacres de l’été 1997, le "clan éradicateur" visait notamment, on l’a vu, à déstabiliser le clan présidentiel et empêcher le général Betchine d’accroître son pouvoir. Selon le MAOL, le conflit entre les deux clans atteint son apogée au printemps 1988. L’urgence pour le "clan français" devient critique lorsque le général Betchine est soupçonné « de préparer avec d’autres officiers [...] une "nuit des longs couteaux". [...] Un des grands coups réalisés par le bureau de Betchine est le limogeage du général Abdelmadjid Taright pour cause de corruption ou celui du général Saïd Bey [...] suite à sa passivité coupable avant et après les grands massacres de 1997 [1]. »
La situation est donc sérieuse pour le "clan Belkheir" et celui-ci est désormais décidé à se débarrasser du général Zéroual, président trop indocile. Encore faut-il lui trouver un remplaçant crédible. Abdelaziz Bouteflika, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Boumediene, marginalisé des allées du pouvoir depuis de longues années, est alors discrètement approché. Selon l’ex-colonel B. Ali, « Bouteflika savait qu’il allait être président bien avant le départ de Zéroual. Des contacts avaient été pris en Suisse (réunions à Genève et aux Émirats, sous le patronage de cheikh Zaïd) dès mars 1998 [2] ».

Voilà pour la relève... Il reste à provoquer son enfantement. Mais que faire lorsque les massacres de masse de l’année 1997 n’ont pas réussi à faire plier le duo Zéroual-Betchine ? La solution, quand rien ne marche, consiste à jouer la "carte kabyle". Les "décideurs" envisagent ainsi de mobiliser la Kabylie pour contrer le projet d’"arabisation totale" promu par le gouvernement Ouyahia [3], mais cela ne constitue pas en soi une nouveauté susceptible de justifier une explosion à même de fragiliser le pouvoir présidentiel... Fin juin, c’est l’assassinat du très populaire chanteur Lounès Matoub qui va faire basculer la région dans la violence et provoquer finalement la chute du président Zéroual.


L’assassinat de Lounès Matoub




Le jeudi 25 juin 1998, vers 13 h 30, alors qu’il aborde un virage serré si route le ramenant de Tizi-Ouzou à Béni-Douala, son village, la voitun Lounès Matoub essuie des rafales de mitraillette provenant d’un talus plombant la route. Le chanteur meurt sur place. Quelques jours plus tard, la Kabylie tout entière s’embrase contre le régime, en protestation contre l’assassinat de son chanteur fétiche. Quelques semaines après Liamine Zen annoncera sa démission.

Le jour de l’embuscade mortelle, criblé de balles, le chanteur agoni en se vidant de son sang. Également présentes dans la voiture, son épouse Nadia et les deux sœurs de celle-ci sont légèrement blessées. Après s’être approchés de la voiture pour s’assurer de la mort du chanteur, les tueurs quittent les en criant ostensiblement des "Allah akbar !" caractéristiques des islamistes.
Dans les minutes qui suivent l’opération, Noureddine Aït-Hamouda, député local du RCD et chef des "patriotes" (miliciens) de Kabylie, appelle frénétiquement les télés françaises. Manifestement bien renseigné sur ce qui vient de se produire, il annonce la mort de Lounès Matoub et martèle un message : « Les tueurs sont des islamistes du GIA. » La plupart des médias français relaient la version d’Aït-Hamouda pendant plusieurs jours, contribuant ainsi à accréditer dans le monde entier l’idée que Matoub a bien été victime de la "barbarie islamiste".
Mais la population kabyle, elle, n’en croit pas un mot : au cri de "Pouvoir assassin !", des milliers de jeunes persuadés que leur idole a été assassinée sur ordre du DRS se mettent à manifester. Dans les semaines précédant l’opération, les habitants de Tala-Bounane, le hameau où s’est déroulé l’attentat, ont en effet surpris des militaires en train d’effectuer d’étranges repérages sur la route : « La Sécurité militaire a étudié le terrain pendant des mois, raconte ainsi un habitant. Chaque jour, un officier de Tizi-Ouzou [4] venait faire son petit footing le long de la route [5] »

Choqués, les habitants racontent également les harcèlements que leur ont fait subir des civils armés se déplaçant manifestement en toute impunité : "Ils rôdaient dans les alentours de Tala-Bounane depuis plusieurs mois, raconte ainsi une habitante. Ils cognaient aux portes vers 9 ou 10 heures du soir, comme pour nous effrayer. Ils se faisaient passer pour des islamistes. Ils portaient barbes et perruques, ils étaient sales, mais nous savions qu’il s’agissait de gens de l’État, de la Sécurité militaire [6]." Préoccupés, les habitants tentent d’alerter les autorités : "On a prévenu la gendarmerie, on leur a signalé la présence d’étrangers armés se promenant en plein jour dans le secteur. Mais les gendarmes nous ont répondu que ces individus ne nous avaient rien fait et qu’il fallait leur foutre la paix", ajoute un autre habitant [7].

Le 22 juin 1998, soit trois jours avant l’attentat, très inquiets de la passivité des autorités et persuadés qu’un massacre est en préparation dans la région, les habitants de Tala-Bounane alertent par fax les autorités algériennes, plusieurs médias français et Amnesty International.
Le matin du 25 juin, la menace se précise : sur la route qui descend vers Tizi-Ouzou, plusieurs voitures banalisées immatriculées à Alger se postent sous les arbres ou au détour des virages. À bord, des civils munis de taïkieswalkies. En fin de matinée, prétextant un ratissage en préparation dans la zone, les gendarmes ordonnent aux habitants de Tala-Bounane de ne pas sortir de chez eux. Vers midi, alors que Matoub déjeune avec son épouse et ses deux belles-sœurs au restaurant Le Concorde de Tizi-Ouzou, les gendarmes dévient la circulation vers la route passant par le centre de Tala-Bounane. Seule la Mercedes noire de Lounès sera autorisée à emprunter la route principale sur laquelle elle sera mitraillée.

Quelques instants avant que le véhicule arrive à la hauteur du lieu de l’embuscade, un habitant aperçoit le commando de tueurs, des hommes manifestement étrangers à la région : "J’ai entendu un grésillement de taïkie-
walkie. Je me suis retourné, et j’ai vu sept hommes descendre de l’oliveraie. J’ai fait semblant de ne pas les voir... Ce qui était bizarre, c’est que les terroristes de la région ne passent jamais par la forêt. Ils empruntent la route normale. Si c’était les GIA du coin, j’en aurais au moins reconnu un ou deux, on les connaît [8]." D’autant plus curieux que cela se passe en plein jour, dans une zone infestée de militaires et de gendarmes. Vers 13 h 30, Matoub arrive à la hauteur de Tala-Bounane... C’est l’embuscade. On relèvera plus de soixante-dix-huit impacts de balles sur la carrosserie de sa Mercedes.

Occupés à ramasser des cailloux sur la route, deux gamins assistent à la scène : "Après avoir tué Matoub, ils l’ont sorti de la voiture et ils l’ont filmé", affirmera l’un d’eux. "Un peu plus tard, je les ai vus revenir avec des tenues militaires", dira son camarade. "II y avait un camion de l’armée sur la route", confirme une femme habitant en contrebas du lieu de l’attentat. "Après l’assassinat, les assaillants sont repartis en longeant ma maison. Ils sont descendus sous la route et là [peu après], ils sont remontés habillés en tenue militaire [9]." Quelques jours après l’attentat, les gendarmes locaux, qui avaient été impliqués dans la sécurisation du secteur sous prétexte de ratissage, sont mutés et l’affaire Matoub est classée.

Dès le 25 juin, les plus hauts dirigeants du RCD déploient une énergie considérable pour convaincre le monde entier que, contrairement à ce que dénoncent les jeunes manifestants kabyles, l’opération a bien été par des islamistes : dans les heures qui suivent l’attentat, certains de ses dirigeants appellent Malika Matoub, en région parisienne, et l’incitent à raconter à la télévision française que son frère a été assassiné "par le GIA" - thèse qu’elle relaiera pendant longtemps. En Kabylie, le RCD édite et distribue 10 000 exemplaires un tract dénonçant un assassinat "islamiste". Il est placardé sur les façades de Tizi-Ouzou dans l’heure qui suit le meurtre.

La campagne lancée par le RCD produit son effet : en quelques jours, la communauté internationale et une partie de l’opinion algérienne se laissent convaincre que Lounès a été tué par des islamistes. Une fois encore, un assassinat commandité par l’un des clans du pouvoir est donc faussement attribué au GIA. Reste à comprendre qui avait intérêt à éliminer l’un des plus grands chanteurs kabyles et pourquoi.


Assassins DRS et complicités locales




L’assassinat de Lounès Matoub compte parmi les affaires qui ont fait couler le plus d’encre et donné lieu à de nombreux documents télévisés et divers procès. Elle est à la mesure du personnage, controversée, riche en ramifications et en manipulations. En Kabylie, chaque habitant ou presque est en mesure de donner son propre détail croustillant sur les circonstances de cette mort. Tous mettent en cause le régime et la plupart impliquent les milices locales dans l’exécution. Dès le début, le zèle des responsables du RCD à mettre tout de suite le meurtre sur le dos du "GIA" en a intrigué plus d’un. Le jour de l’enterrement, Saïd Sadi, qui met lui-même en cause des "complicités locales" - dans sa dialectique, il faut les chercher au sein du FFS -, est pris à partie par la population.

Faute de commission d’enquête indépendante du régime - on peut comprendre ses réticences à la réunir - et ne pouvant jouir des libertés et de la sécurité nécessaires pour enquêter et faire le tri parmi toutes les versions qui circulent, ne pouvant exposer les multiples témoins que nous avons entendus sans mettre leur vie en péril, nous avons choisi de ne retenir ici que l’essentiel. Un récit détaillé du "complot" qui serait derrière la mort du chanteur a été présenté en 2002 par le MAOL sur son site web. Souvent confus (à la différence de la plupart des dossiers publiés antérieurement par les officiers dissidents), il est impossible de confirmer ce récit, faute de témoignages de l’"intérieur" du pouvoir permettant les recoupements que dicte une enquête sérieuse. Nous ne donnerons pas davantage écho aux aspects graveleux de l’affaire (évoqués aussi sur le site du MAOL), qui expliqueraient le choix de Lounès Matoub comme victime expiatoire, comme "allumette" de l’incendie qui secouera la Kabylie.

En septembre 2000, l’ex-colonel B. Ali, du MAOL, nous a en tout cas confirmé que le "clan éradicateur" au sein du pouvoir cherchait à l’époque à provoquer des révoltes en Kabylie pour justifier un coup d’État contre le président Zéroual et aurait imaginé pour cela d’éliminer le chanteur : "II fallait mettre la région à feu et à sang, la mobiliser quels que soient les moyens [10]. "À notre connaissance, il y avait trois ou quatre types en couverture et cinq tueurs", précisera l’ancien porte-parole du MAOL. Parmi les tueurs, fidèles à leur stratégie, les agents du DRS ont sans doute pris le soin de dépêcher sur les lieux de l’attentat des "terroristes islamistes" dont le rôle consistera à accréditer la thèse d’un acte des GIA. Depuis, le régime se perdra d’ailleurs dans les invraisemblances des boucs émissaires présentés à la télévision algérienne - comme pour tous les autres attentats spectaculaires, notamment celui de Kasdi Merbah - et avouant être les auteurs de l’assassinat.

En l’état actuel des informations disponibles, il est impossible de savoir dans quelle mesure certains responsables du RCD auraient été impliqués, comme cela a été dit, dans l’opération. Car le motif, en effet hautement probable, de soulever la Kabylie par cet assassinat, n’explique pas pourquoi des responsables du RCD auraient consenti à prêter main-forte à la liquidation d’un homme qui comptait selon eux parmi leurs amis - ce qui d’ailleurs constitue l’un des rares arguments qu’ils invoquent pour nier leur implication.

Sans qu’on puisse en déduire qu’ils étaient informés de l’assassinat qui se préparait, il est en tout cas établi que certains de ces responsables ont joué un rôle dans les préliminaires de l’opération. Ainsi, il fallait amener Lounès Matoub sur les lieux de l’attentat, ce à quoi collabora efficacement le RCD en le faisant revenir de Paris au motif de l’aider à obtenir le visa de son épouse qu’il comptait emmener avec lui en France. Selon le MAOL, "c’est le chef d’antenne du DRS à Paris, le colonel Smaïn Seghir, de son vrai nom Ali Benguedda (très intime de Smaïl Lamari qui l’a nommé à ce poste après le décès du lieutenant-colonel Mahmoud Souamès), qui a annoncé à Toufik et Smaïl Lamari l’imminence du voyage de Matoub à Alger avant même que celui-ci ne prenne son billet d’avion".

Le 18 juin, l’ambassade de France à Alger avertit le RCD que le visa est accordé. Mais Matoub n’en saura rien. Le 25 juin, c’est l’embuscade mortelle. Depuis quelques jours, on l’a vu, la gendarmerie de Béni-Douala avait sécurisé la zone, aidée des miliciens locaux et aussi, d’après certains témoignages, de la milice de Bougie.

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Un documentaire dévoilant les dessous de cette affaire sera diffusé le 31 octobre 2000 sur Canal Plus, dans le cadre de l’émission "90 minutes". Quelques semaines après une première diffusion cryptée, Alain de Greef, le directeur des programmes de Canal Plus, acceptera une rediffusion exceptionnelle en clair. Gravement mis en cause par cette enquête, Saïd Sadi et Noureddine Aït-Hamouda n’engageront aucune procédure en justice contre Canal Plus. Seule la cellule "Immigration" du RCD intentera un procès à la chaîne mais elle sera déboutée en raison d’une erreur de procédure.



La chute du duo Zéroual-Betchine




Au plan politique, l’assassinat de Lounès Matoub est un véritable cataclysme pour le président Zéroual. À dix jours de l’entrée en vigueur de sa loi d’arabisation, il provoque en Kabylie de très graves émeutes qui déstabilisent l’ensemble du clan présidentiel. Le 1er juillet, alors qu’il est très gravement contesté dans toute la Kabylie, Zéroual lance une mise en garde contre tous ceux qui "portent la haine en Algérie".
Le calcul du "clan Beikheir" était bien que le meurtre du chanteur kabyle provoque une poussée de fièvre dans sa région, suffisante pour mettre l’armée en situation d’intervenir dans le cadre d’un état d’exception (pour cela, les généraux pouvaient se passer de l’aval du président, puisque le chef d’état-major Mohamed Lamari disposait d’une délégation de signature au titre de ministre de la Défense) et pour enclencher le mécanisme habituel émeutes-répression-suspension des institutions-reprise en main du pouvoir par Larbi Beikheir et ses acolytes. Mais cela sera inutile : "Le soir de la mort de Matoub, nous a affirmé l’ex-colonel B. Ali, Zéroual a accepté de quitter le pouvoir. Ses adversaires n’ont même pas eu à appliquer l’état d’exception. Ils lui ont par contre demandé de ne pas partir dans la chaleur de l’action, son éviction aurait été trop flagrante."

Suite à cet épisode, les généraux éradicateurs orchestrent une violente campagne de presse contre le général Betchine, visant à l’empêcher d’être candidat à la prochaine élection présidentielle... Fin août, le président tente encore de défendre son ami et conseiller, dénonçant dans un discours les "manœuvres politiciennes, rumeurs et atteintes à l’ordre public". Mais à la fin de l’été, la campagne de presse prend une tournure encore plus violente : alors que L’Authentique, journal proche de Betchine, accuse le directeur du Matin d’avoir le visage "lavé à l’urine", celui-ci réplique au journaliste de L’Authentique en l’accusant de se "complaire dans le rôle de la favorite dans le harem de Betchine [11]".

Le 1er septembre 1998, répondant aux attaques contre Betchine, le clan Zéroual lance dans Demain l’Algérie des accusations gravissimes : un article, intitulé "Qui est Mister Jeannot et Chapôt ?" - que nous avons déjà cité (voir supra, chapitre 13) -, accuse sans le nommer le général Larbi Belkheir, le patron du "clan éradicateur", d’avoir longtemps été un "indicateur de l’Elysée" et d’avoir créé des "escadrons de la mort", ce qui dans le contexte de l’époque revient à accuser les généraux proches de Belkheir d’être derrière certains massacres. La ligne rouge est franchie. Le 9 septembre, convoqué par ses collègues les généraux Mohamed Lamari, Toufîk Médiène et Smaïl Lamari, Liamine Zéroual accepte de précipiter son départ [12].

Le 11, il annonce dans un discours radiotélévisé sa démission et l’organisation d’une élection présidentielle anticipée avant février 1999 (elles seront ensuite repoussées à avril). Comme pour rassurer ses collègues du « clan éradicateur », il garantit qu’il ne sera pas candidat. Mais, comme s’il était également désireux de montrer qu’on lui a forcé la main, il ne donne aucune justification à ce départ précipité. Début octobre, la campagne de presse contre le général Betchine, qui n’a toujours pas démissionné, s’accentue : le 12, Hichem Aboud, ancien membre de la Sécurité militaire, publie une lettre ouverte accusant le conseiller de Liamine Zéroual d’être impliqué dans les tortures de 1988 (ce qui, on l’a vu au chapitre 5, est parfaitement exact). Le même jour, El-Watan met gravement en cause Mohamed Adami, ministre de la Justice et proche de Betchine. Le 14, le quotidien d’Omar Belhouchet ajoute que le ministre est impliqué dans un trafic de voitures. Le 15, Kamel Rezzag-Bara, directeur de l’ONDH, enfonce encore un peu plus l’ami du général Betchine en le mettant en cause à propos d’une bavure pénitentiaire survenue un an auparavant.

Le 17 octobre, excédé par cette campagne de la presse éradicatrice le gouvernement ordonne aux imprimeries d’État de ne plus imprimer El-Watan ni Le Matin sous prétexte de dettes. Mais le 19 octobre, Adami est contraint de démissionner. Le lendemain, Mohamed Betchine est à son tour contraint de quitter son poste de ministre conseiller du président de la République. Grâce au soulèvement de la Kabylie et au relais d’une partie de la presse, le "clan éradicateur" a donc obtenu la chute du clan présidentiel. Il ne lui reste alors qu’à organiser l’élection d’Abdelaziz Bouteflika, un nouveau paravent destiné à conférer au haut commandement militaire une vitrine civile de nature à faire à nouveau oublier qui détient le vrai pouvoir en Algérie...



Bouteflika, le nouveau paravent




Mais si la "solution Bouteflika", on l’a vu, est dans les tablettes de Larbi Belkheir depuis déjà quelques mois, ce choix risque de rencontrer des résistances au sein de l’État français. Lorsque son nom avait été évoqué début 1994 pour succéder au HCE à la tête de l’État (voir supra, chapitre 19), le Quai d’Orsay avait émis ses réserves à la perspective de voir l’ancien second de Boumediene reprendre du service. Mais de l’eau a coulé sous les ponts et Bouteflika a eu le temps de comprendre que la main qu’il n’a pas pu mordre, mieux valait l’embrasser.

Selon Le Canard enchaîné, c’est le général Larbi Beikheir lui-même qui se charge dès la fin 1998 de "vendre" la candidature Bouteflika aux dirigeants politiques français : "Au mieux avec les proches de Charles Pasqua, comme avec l’entourage de François Mitterrand, notamment Hubert Védrine et Jack Lang, Belkheir peut aussi compter à Paris sur l’aide de quelques hommes d’affaires algériens. Le plus proche, Abdeikader Koudjeti, [...] francophone séduisant, qui a conservé de nombreuses relations chez Thomson et Total, n’a pas son pareil pour vanter l’amitié franco-algérienne autour d’un alcool fort dans son hôtel particulier du 16e arrondissement [13]."

Le 15 avril 1999, Abdelaziz Bouteflika est finalement "élu", mais dans des conditions plus que douteuses : constatant que le DRS faisait pression sur les administrations pour organiser la fraude en sa faveur, les six autres candidats (Hocine Aït-Ahmed, Mouloud Hamrouche, Ahmed Taleb Ibrahimi, Abdallah Djaballah, Mokdad Sifi et Youcef Khatib) ont en effet décidé de se retirer du scrutin au dernier moment [14]. Du coup, Bouteflika apparaît comme le "candidat unique" de l’armée et peu d’électeurs se déplacent, ce qui ne déplaît pas à ses soutiens militaires, dont le souci principal est qu’il ne tente pas de s’émanciper [15]. Alors que l’armée ne voulait lui allouer que 53 % des suffrages pour raccourcir la bride par laquelle ils le tiennent, Bouteflika fera pression auprès de cette institution tutrice pour qu’il soit crédité d’un meilleur score que son prédécesseur Zéroual en 1995 [16]. Il recueille donc officiellement 73,79 % des suffrages exprimés, pour un taux de participation flatteur de 60,25 %, moyennant une fraude effectivement massive (que des "sources militaires" s’empressent de confirmer à la presse internationale - témoin d’un scrutin à bureaux déserts [17] -, en précisant que le taux de participation ne dépasse pas 25 % ).

Le 16 avril 1999, les dissidents du MAOL publient un communiqué détaillant les "vrais résultats des élections" : pour eux, seuls 23,03 % des électeurs se sont déplacés pour voter. "Si le gouvernement n’a pas démenti nos chiffres, c’est parce qu’il sait que nous avons la disquette informatique des résultats", assurera plus tard l’ex-colonel B. Ali [18].

Extrait de l’ouvrage :
Lounis AGGOUN et Jean-Baptiste RIVOIRE, Françalgérie, crimes et mensonges d’États. Histoire secrète, de la guerre d’indépendance à la "troisième guerre" d’Algérie, éditions La Découverte, Paris, 2004.
Collection "Cahiers libres"

-  Voir présentation de l’ouvrage

A lire également :

- Françalgérie : sang, intox et corruption

P.-S.

Nous tenons à remercier vivement François Gèze, Directeur des éditions La Découverte, ainsi que Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, auteurs de l’ouvrage, de nous avoir autorisé à reprendre ce chapitre qui évoque l’assassinat de Lounès Matoub.

Notes

[1MAOL, "L’affaire Matoub", www.anp.org, 2002.

[2Interview de l’ex-colonel B. Ali pour le documentaire Algérie, la grande manipulation, op. cit.

[3Le 17 décembre 1996, le Conseil national de transition avait voté une loi imposant classique comme unique langue de communication à l’école, à la télévision publique et dans les administrations, et ce au détriment du français et de l’amazigh, la langue berbère. Le dernier délai fixé pour sa mise en œuvre complète était le 5 juillet 1998.

[4II s’agirait de Rachid Nehal, commandant au secteur militaire de Tizi-Ouzou, coordonnateur des opérations sensibles et qui sera mystérieusement assassiné le 23 juin 2003 à son domicile.

[5Voir le documentaire Algérie, la grande manipulation, op. cit.

[6Ibid

[7Ibid

[8Ibid

[9Ibid

[10Interview de l’ex-colonel B. Ali pour le documentaire Algérie, la grande manipulation, op. cit.." Le DRS, explique-t-il, tenta tout d’abord de faire faire le "sale boulot" par Hassan Hattab, le chef du GSPC, un groupe armé islamiste au sein duquel il avait infiltré un de ses agents : "Hattab a refusé l’assassinat. Il était parvenu à bien s’implanter en Kabylie, il ne voulait pas se couper de la population. Alors notre capitaine a rendu compte à l’état-major du DRS, par des moyens appropriés, en disant que cela ne marchait pas, que Hattab refusait, qu’il fallait passer au deuxième plan."

Ce "deuxième plan", selon le colonel Ali, consistait à faire assassiner le chanteur par le service "action" du DRS, avec l’aide de certains miliciens locaux[[L’un d’eux mourra mystérieusement après que, ayant compris le rôle qu’il joua dans l’assassinat d’un chanteur qu’il adulait, il s’est mis à mener sa propre enquête pour identifier les tueurs parmi des GLD.

[11Voir Claude Angeli, "Paris pris au piège de ses illusions algériennes", Le Canard enchaîné, 16 septembre 1998.

[12Ibid

[13"Abdelaziz Bouteflika, l’homme des casernes", Le Canard enchaîné, 14 avril 1999.

[14Jean-Pierre Tuquoi, "Les rivaux de M. Bouteflika à l’élection présidentielle algérienne crient à la fraude", Le Monde, 15 avril 1999.

[15Ses adversaires n’en seront pas moins "crédités" de suffrages, tendant à attester que face à Bouteflika, seuls les islamistes auraient pu tirer leur épingle du jeu : 12,53 % pour Ahmed Taleb Ibrahimi, 3,95 % pour Abdallah Djaballah, 3,7 % pour Hocine Aït-Ahmed et 3 % pour Mouloud Hamrouche (voir José GARÇON, "Des résultats loin du réel... Les autorités font la politique de l’autruche face au fiasco", Libération, 17 avril 1999).

[16Voir notamment Sylvain Pasquier et Mina Baki, L’Express, 22 avril 1999 ; et Mohamed Benchicou, Bouteflika, une imposture algérienne, Le Matin, Alger, 2003, p. 18-19.

[17Voir les articles de José Garçon et Florence Aubenas, Libération, 16-17 avril 1999.

[18AFP, 18 mai 1999.

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4 Messages

  • Azul à tous les internautes de Tazmazgha.

    C’est un fidèle de MATOUB qui vous parle.

    Aujourd’hui, ce n’est pas de « qui a tué MATOUB » dont il est important de parler, vous le savez très bien que cette affaire verra le jour quand « Ils » le voudront et c’est pas pour demain. Tant que les assassins bénéficient de la protection du pouvoir, la justice ne pourra faire son travail. Les soupçons, les indices, les investigations faites et les preuves recueillies depuis huit ans, sont suffisantes pour ouvrir un procès loyal et transparent qui va nous donner les raisons de cet assassinat et ces raisons vont démasquer les auteurs et les commanditaires de ce crime. Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation, comme disait Lounès, « tout arrive à point pour celui qui sait attendre ».

    Si je peux me permettre, ce qui est essentiel aujourd’hui, c’est de protéger la mémoire de l’artiste, protéger et pérenniser sa mémoire et surtout apprendre par cœur son message qui est fédérateur. Matoub est un véritable projet de société, c’est certainement pour ça qu’ils l’ont tué, c’est parce qu’il avait la solution pour sortir la Kabylie de la dérive. L’intégrisme était une de ses hantises, mais le plus grand fléau qui ravage notre pays, c’est la corruption, les passe-droits, les injustices, la débauche de la jeunesse par l’alcool, la drogue et la prostitution.

    Une Fondation est née pour fédérer ce travail, c’est la seule Fondation en Kabylie et cette Fondation est en péril pour faute de moyens. Elle se refuse de composer avec les aides de l’état pour ne pas tomber sur le coup de la récupération, mais elle ne pourrait continuer sa résistance plus longtemps sans un apport de moyens financiers et matériels. Si cette Fondation devait disparaître, nous aurions en plus de chercher « qui a tué MATOUB ? », le devoir de savoir « qui a tué sa mémoire ? ». C’est de toute évidence les mêmes.

    Il est vrai, n’en déplaise à certains, que c’est sa famille proche qui a la lourde responsabilité et la légitimité de gérer cette Fondation, mais qu’en serait-il dans le cas contraire ? Qui aurait pu supporter autant d’agressions verbales, de dénigrements, de rumeurs nocives depuis huit ans, sans baisser les bras, si ce n’était pas celles qui ont le même sang qui coule dans leurs veines, celles qui ressentent au quotidien la douleur de l’absence d’un fils ou d’un frère, celles qui se sont constituées partie civile devant les tribunaux et qui auront à porter ce fardeau jusqu’à l’aboutissement de leurs revendications. Ce qu’elles subissent est inexplicable et inhumain, chargées de ce lourd fardeau, elles doivent en plus ramper pour avancer. Les assassins eux, ont un atout majeur, l’appauvrissement et l’aliénation mentale qui sont entretenus par une population immature qui se trompe éternellement de colère. Je veux dire par là que si une personne célèbre venait à être assassinée, les assassins n’ont pas besoin de faire taire ses représentants légitimes, le peuple s’en charge. Le NHASS Kabyle (mot intraduisible en français) prend le relais. L’héritage matériel de la victime ne devra en aucun cas revenir à sa mère ou son père, sa femme, ses frères et sœurs ou ses enfants. Un pillage collectif se déclenche sous le prétexte d’un idolâtre qui prive les ayants droits de l’artiste de toute commercialisation du patrimoine légué par l’artiste. Cet artiste est victime de sa générosité, au lieu de lui « renvoyer la balle » aujourd’hui, son peuple le poursuit avec une mesquinerie imposée à ses héritiers. Ce qui revient à la famille, c’est les problèmes avec lesquels elle doit trouver des solutions pour répondre à cette même population qui l’a prive de ses moyens, et qui veut malgré tout, savoir « qui a tué MATOUB ». C’est un comble qui est entretenu par les assassins de MATOUB, le psychiatre d’Aghriv lui, connaît bien ce sujet pour avoir étudier les cerveaux de notre peuple victime de son histoire.
    Le cas de MATOUB n’est ni le premier ni le dernier, mais nous refusons de retenir les leçons.
    Ce que je voudrai dire pour terminer, c’est qu’il faut laisser chacun faire son travail :

    1) La famille de Lounès MATOUB fait tant bien que mal son travail pour dénoncer les assassins et les commanditaires de ce crime et l’on pourra espérer à un futur résultat si on arrête de lui mettre des bâtons dans les roues, la justice se contente de preuves et non d’appréciations. Cette famille a besoin de moyens pour casser ce mur de silence qui lui est imposé et cette famille se passerait bien de ce brouhaha de rumeurs qui freine son travail et qui l’empêche d’avancer. Nul n’est obligé d’aider mais se doit de laisser travailler ceux qui le veulent.

    2) Une Fondation portant le nom du Rebelle a été créée pour pérenniser la mémoire de Lounès MATOUB. Cette mémoire collective est dédiée à tout son peuple et c’est à ceux qui se sentent concernés d’adhérer aux statuts de cette Fondation pour empêcher toute récupération ou malversation portant atteint à cette mémoire qui est notre héritage à tous. La confiance est la seule arme véritable pour combattre nos ennemis et aboutir à la vérité sur l’assassinat de Lounès MATOUB. Nous devons toutes et tous être artisans de cette quête de vérité en empêchant la mort de cette Fondation qui est le principal objectif des assassins et des commanditaires.

    3) L’exploitation de l’œuvre à MATOUB pourrait largement répondre aux frais qu’a besoin sa famille pour mener à bout ses revendications ainsi qu’assurer la survie de la Fondation qui porte son nom, mais là aussi, la liste des assassins ne fait qu’augmenter. En plus de ceux qui l’ont tué physiquement, il y a ceux qui le tue au quotidien. La mafia du disque fonctionne avec les principes du système corrupteur qui les a enfantés. En Algérie, le business et la culture ne sont pas compatibles. Le pillage total de l’œuvre a démarré dés l’annonce de la mort du lion. Huit ans après, aucun retour n’a été fait par les éditeurs, même pas une gerbe de fleurs sur la tombe de celui qui les a fait existés. Jusqu’aujourd’hui, aucun centime des ventes de l’œuvre de MATOUB ne profite à sa famille ou à sa Fondation, ni à son peuple d’ailleurs. Pour certains, c’est normal, surtout pour les assassins, « win i vran a di zur n’vi, a di zouir dw ouvarani ». La réussite est devenue tabou chez les kabyles. La Kabylie a enfanté un puit de pétrole culturel à l’image de MATOUB mais le NHASS des mentalités a fait que cette richesse est confiée aux étrangers et ne profitera jamais à ceux qui méritent.

    Merci pour votre compréhension.

    Signé : Salah, un membre actif de cette Fondation.

    • Lounes Matoub etait un bon chanteur pourquoi l’avoir tuer pour une chanson il etait tout simplement revolter je suis fan de lui donc c pour sela ke je ne compren pa mai ceu ki lon tuer leur tombera dessu
    • L’assassinat de Lounès Matoub ou comment "soulever" la Kabylie... 22 juillet 2007 15:11, par la mécréante !

      à Salah, qui termine sa litanie par :
      « merci pour votre compréhension » .

      Niet ! un « fidèle de Matoub » , comme vous prétendez l’être ne parle par comme ça :

      « L’intégrisme était une de ses hantises, mais le plus grand fléau qui ravage notre pays, c’est la corruption, les passe-droits, les injustices, l a débauche de la jeunesse par l’alcool, la drogue et la prostitution ».

      Allez vous faire f... ! vermine mandatée par barbéfélène ! et gardez votre prétendue morale chamelière pour vos harems !

      foutez la paix aux jeunes ! ils veulent vivre leur vie de jeunes ! B.. de M... !

      Qu’est-ce que vous venez nous chanter des histoires de c... (très normales !) et des conneries d’alcool (très très normales !), autour d’un assassinat !? mais vous êtes malade à enfermer !

      et ça veut dire quoi, ça : « ce n’est pas de « qui a tué MATOUB » dont il est important de parler »  ?...

      Vous préférez qu’on parle de Malika qui passe à la télé pour promouvoir "la charte du pardon" aux islamo-égorgeurs ? et par-là même aux assassins de Lounès ?

      Foutez-nous la paix ! allez vous occuper de « Khalifa » , cette magnifique invention de vos laboratoires !...

      Vous avez meilleur compte à psalmodier dans vos mosquées stratégiques plutôt que de venir poser votre fiente sur les sites kabyles ! nous ne sommes pas en arabie, nous !

      La mécréante

    • azaazul .matoub faisait partie d’une espése qu’en croise qu’une fois par 200ans en kabylie rien qu’en kabylie .c’etait un grand monsieur .et sont assassinat ne restra pas inpuni meme si sa prendra peut etre du temps mais sa viendras c’est sur