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"Tizi n leryah" ou l'album de la maturité
samedi 29 juin 2013
par Masin
Il faut parfois partir pour bien mûrir... Depuis qu’il vit en Finlande, Ali Amran insuffle à sa chanson, et par ricochet à la chanson kabyle, cette fraîcheur qui, à l’image des vents nordiques, réveille et maintient en éveil. Le temps n’est pas aux réjouissances, suggère-t-il dans son dernier album Tizi n Leryaḥ (L’impasse de la désillusion). Composé de dix titres, l’album révèle la maturité grandissante de son auteur.



 Un album avant-gardiste

 
Tizi n leryaḥ est un album résolument engagé. Contrairement à quelques chansonniers qui s’enlisent vite dans le confort matériel, Ali reste proche des petites gens dont il partage les souffrances et en décrit les déboires : la jeunesse laissée pour compte, la femme éternelle mineure..., les sans-papiers, etc. Dans “Asif n la Seine”, Ali Amran prête sa voix à un sans-papier qui se réveille le cœur serré : dans son rêve, il est retourné dans son village... Triste fut le réveil car il n’a retrouvé que sa solitude habituelle. Ce désir refoulé, banal pour certains car vite accessible, ne l’est pas pour celui qui vit dans la peur constante de se faire prendre et celle de ne jamais revoir les siens. Combien n’ont pas pu assister à l’enterrement d’un parent, faute de papiers ? Ali Amran nous plonge dans la tragique condition de milliers de gens contraints de quitter une patrie qui leur a tourné le dos pour se retrouver dans une autre qui n’est pas plus avenante. Le sans-papier se retrouve entre le marteau et l’enclume : repartir au pays est un aveu d’échec, vivre de manière clandestine n’est pas ce dont il a rêvé... Plongé dans l’abîme de la peur, le personnage du clandestin est pris de vertige, le vertige d’une vie sur laquelle il n’a nul contrôle. Il est hanté par la seule idée de sauter dans la Seine pour en finir avec son terrible sort. La Seine n’est plus ce fleuve au bord duquel se promènent et se prélassent les amoureux, mais celui qui va rejeter le corps d’un sans-papier qui s’y jette par désespoir...

 “Ad ruḥeγ ad negzeγ s aman
 D ayagi i yi-d-yeqqimen”

 
 (“Je vais plonger dans la Seine
 C’est tout ce qui me reste à faire...”)


Dans la chanson “Anef-as i tuzyint”, Ali Amran prend à bras le corps la cause de la femme qu’on continue, par traditionnalisme, par machisme, à vouloir confiner aux tâches ménagères... “Anef-as” est un appel à l’adresse du père (du frère, du mari...) à la libérer de sa captivité. Ali bouscule les valeurs anciennes, tel l’honneur, au nom desquelles on continue à la brimer et à la diaboliser dès qu’elle exprime le désir d’une vie meilleure :

 “Anef-as ma tḥemmleḍ-tt
 Lḥerma-k d tifxett “

 
 (“Ne l’empêche pas de vivre au nom de l’honneur...”]
 
 

Errance et captivité

 
L’engagement du chanteur est aussi explicite dans “Yettruḥu lḥir” qui traite de la condition on ne peut plus misérable de la jeunesse. Ali se met dans la peau d’un jeune qui raconte son quotidien. Soumis au désœuvrement total, malgré ses efforts, son désir de s’en sortir, butte contre la machine bureaucratique, contre le regard de la société...
 
  “Di rrayeε i nettazzal
 Yettruḥu lḥir di tfucal”


 (“On court inutilement
 Notre entrain s’épuise dans les futilités”)

D’où “Yir ddunit” (la “malvie”), un cri de détresse qui rend compte de la futilité de sa vie car réduite à l’errance... La chanson dit son mal-être, son mal d’être dans un pays qui ressemble à une prison à ciel ouvert... Sa souffrance culmine dans un cri poignant émis dans “Tizi n leryaḥ”, un cri de désespoir qui vient exprimer tout son mal-être. Ali met à profit son potentiel vocal pour exprimer avec brio, dans un cri mystique, cette souffrance d’un sujet engouffré dans un abîme profond :

  “Di tizi n leryaḥ i γ-tgiḍ axxam”
 
 (“Tu as élu domicile dans le désespoir”)
 
Les lendemains de conflits, on le sait, sont souvent source de désillusion... Ainsi, “Kkes-iyi akin tamegḥelt-agi !” (Éloigne de moi ce fusil !) est un coup de gueule contre une guerre qui n’a toujours pas dit son nom. Les années 90 ont été particulièrement riches en exactions de toutes sortes et de toutes parts... La chanson met en scène la figure d’un personnage (qui pourrait être un patriote sincère) désabusé, l’heure du bilan venue. Il fait montre d’une analyse très fine des enjeux d’une guerre qui s’avère n’être que supercherie. Ali Amran envoie ici un message anti-militariste qui, même si les dès sont déjà jetés et les dégâts déjà subis, n’en est pas moins un cri de colère salvateur car il dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas...
 
  ”Wi yuklalen fell-as ad nγeγ
 Tura mi iban kulci d akellex“


 “Qui mérite que je tue en son nom
 Sachant que tout est supercherie !”


 
 
 
 

La poésie : l’unique secours


“A bu lehmum” rappelle Mqidec, le petit poucet du conte merveilleux, qui s’amuse à donner des soucis aux autres, ce qui lui vaut le titre de “Mqidec bu lehmum, ur neggan ur nettnudum” (Mqidec donneur de soucis, qui ne dort ni ne sommeille). Dans la chanson, Bu lehmum est une figure altruiste qui rêve d’un monde meilleur, à l’image du poète qui sème sans récolter, qui s’échine à dessiner un monde aussi beau que l’arc-en-ciel mais se heurte à l’indifférence, si ce n’est la méchanceté, du monde...

 “Tessewḍ lweṛd ad yefsu
 Tafsut ad teḥlu
 Tiḥdayin ad cmumḥent
 Mi tγileḍ a t-immager uḥunnu
 I t-seddan deg uḥuccu
 Deg wul-ik tebren testent”


 (“Tu as arrosé les fleurs
 Pour que le printemps guérisse
 Et les filles retrouvent leur sourire
 Au lieu d’aller à leur rencontre
 Ils les ont fauchées
 A ta grande affliction” )

Un titre très mélancolique, d’une mélancolie que seul peut produire et ressentir celui qui possède l’âme d’un poète. À la mélancolie s’ajoute la nostalgie que véhicule le titre “Sawleγ-n” (je te lance un appel), un appel du cœur, qui évoque la douceur du passé... Le premier amour est décidément toujours le dernier.

On connaît déjà chez Ali Amran le talent de musicien hors-pair. Dans ce nouvel album, on découvre un travail poétique méticuleux, fait de mains d’orfèvre. Ali a fait un pas de géant, qui nous livre des textes d’une justesse et d’une beauté poétique à couper le souffle. On s’extasie à l’écoute d’expressions aussi justes que bien ciselées, comme “wwḍeγ γer lḥiḍ” (j’ai atteint le fond), “terriḍ-tt di lqefṣ ǧǧan yefrax” (tu l’enfermes dans une cage que même les oiseaux ont abandonnée...), “ur s-rennu i ujajiḥ asγar” (ne rajoute pas de l’huile sur feu !), “tiqit kan ad ifaḍ wemdun” (une seule goutte peut faire déborder le vase). Placées dans le corps du texte, elles mettent le doigt sur le mal et en même temps le soulagent. 


Le temps n’est pas aux réjouissances, tel est le message qui se dégage de l’album Tizi n Leryaḥ. La tristesse enveloppe la majorité des chansons qui le composent, une tristesse égale à celle du sort réservé à une jeunesse qui se meurt à petit feu, à celui de la femme qu’on traite encore de mineure..., tristesse de la condition du sans-papier que hante l’idée de se jeter dans la Seine pour en finir avec son sort, tristesse d’une âme meurtrie, en exil, celle du poète à qui nulle autre patrie ne peut rendre le sourire ... C’est dire qu’Ali Amran réussit à transmettre à ses auditeurs une émotion forte et à donner à son album un ton et une unité dignes d’une œuvre d’art.

Dans ce nouvel album Ali fait montre de beaucoup de maturité et d’une remarquable justesse des mots (du texte). Dans les albums précédents, la musique prévalait, pour ainsi dire, sur le texte et l’on voyait plus le musicien chez Ali Amran. Or, ici, ce dernier met la musique au profit du texte et crée une symbiose entre les deux, une symbiose que mettent en valeur des capacités vocales inouïes. Ali a aujourd’hui acquis une sérénité et une maturité qui le placent à un niveau tel que la chanson kabyle moderne ne peut plus compter sans lui.

Amar Ameziane

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